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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 2, 1922.djvu/42

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implacable. Peu de chose, en vérité ! tantôt un dessin maladroit, une comédie plus habile… Ce n’est pas à ces pauvres témoins que je ferais le moins du monde appel, en célébrant un théâtre dont je vois cependant les formes s’ébaucher dans l’avenir. Ce théâtre-là, j’en pressens l’avènement et j’en puis préciser merveilleusement le génie, lorsque je me l’évoque à moi-même. Il ne peut manquer de venir, celui-là, et pas un autre ; il faut que son jour se fasse peu à peu, à tâtons, afin qu’il exprime toute notre vie moderne, avec ses atmosphères mêlées aux instants, son visage extraordinairement ému, ses puissances, ses faiblesses, ses simplicités infinies comme ses complications extrêmes, la sobriété de ses intrigues, l’intensité des sentiments qui l’agitent, tout ce qui est nous enfin, le drame particulier de chacun, si âpre, si têtu, avec pourtant sa participation à la terrible existence universelle. Il faut que ce théâtre-là traduise non seulement nos luttes, nos conflits intimes et publics, nos sensibilités exactes, mais aussi qu’il soit imprégné des efforts collectifs de la société, à l’image de nos morales nouvelles, réglant son pas aux cadences de notre marche en avant, à travers la vie obscure et les équilibres du monde ! Et ce n’est pas encore assez ! Qu’au milieu de tout cela, bien au centre, à côté de l’Homme, il y ait, personnage invisible auquel il faut restituer désormais toute son importance, le Destin, non plus le Fatum antique, mais le faisceau coordonné de ces lois immuables de la nature qui président éternellement à nos actes, dont elles sont les régulateurs impassibles. En un mot, que se dresse enfin, très ressemblant aux modèles, vaste et simple à la fois, sincère toujours, le seul vrai drame, le drame des Consciences et du Destin.

Juillet 1907.