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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 2, 1922.djvu/293

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VICTOR, riant.

C’est drôle.


GEORGES.

Oui, c’est drôle. Et tu n’entrevois qu’une des mille facéties de cette situation ou sublime ou grotesque !… Je ne suis pas encore fixé ! Ceci n’est qu’un détail… Si je te disais le reste !… Certes, un autre pourrait s'en trouver un peu excédé, en éprouver un peu de malaise. Je ne te cacherai pas même que les premiers temps ont été légèrement durs, mais, n’est-ce pas, comme on fait son bonheur on se couche ? Il s’agit de savoir le faire, voilà tout. Eh bien, oui, mon cher, je suis l’homme le plus heureux du monde ! J’ai fini par trouver une certaine saveur dans mon état ; je ne suis pas éloigné d’un sadisme philosophique effrayant… C’est une affaire d’entraînement !… Je me fais l’effet de ces rois de féerie à qui les bonnes fées réservent toutes sortes de blagues. La meilleure est toujours la dernière. Ils parcourent le monde, la valise à la main, dans leur sort incertain, souriant à la gifle qui les attend, au coup de pied qui les guette. Par habitude, ce n’est plus pour eux que matière à bons mots, et ils en trouvent d’excellents, qui les satisfont pleinement. Discuter avec les puissances suprêmes, regimber, plaider, à quoi bon ? Ils en savent la parfaite et merveilleuse inutilité, puisqu’elles sont femmes ! Non, le sourire aux lèvres et la joue roide, ces rois voyageurs savent être commis-voyageurs avec grâce. Ainsi, je vais, alerte, au milieu des avaries, coriace, et je ne m’en tire pas trop mal. Je ne discute jamais, jamais, jamais !… J’attends toujours la prochaine blague des puissances suprêmes, sans surprise. Et, tiens, je ne serais pas autrement étonné si, en ce moment, ma tête se couvrait d’un bonnet de coton, et si mes meubles se mettaient à danser la gigue en me faisant les cornes !


VICTOR.

Tudieu ! mon cher, quelle verve !