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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 2, 1922.djvu/291

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tellement mitigés… Ah ! tu as eu de la chance ! il n’y a pas à dire !


GEORGES.

Il n’y a pas à dire.


VICTOR.

Don Juan !


GEORGES, lui allongeant une tape.

Eh, eh ! petit farceur !


VICTOR.

Ne fais pas de manières. Tu es ici comme un coq en pâte. Non ? Tu n’es pas heureux ?


GEORGES.

Heureux ! si je ne suis pas heureux ? Il faudrait vraiment que je sois difficile ! On ne peut pas être plus heureux que moi. Songe donc, tu m’as défini d’un mot à l’instant, je suis l’homme aimé, — sublime secret du bonheur ! Cet état de grâce, je le porte à même mon visage. Toute personne qui m’approche, sachant notre aventure — et qui ne la saurait pas, grand Dieu ! — toutes, sans exception, m’entends-tu ? m’abordent avec le même sourire, ce bon sourire de componction attendrie : « Homme aimé, va ! » C’est le bénéfice de la situation. Il y a des gens qui pourraient se trouver ennuyés ; moi pas ! Je suis à l’aise, je me promène dans un murmure très flatteur… Ainsi, tiens, fais-toi une faible idée de cela… Ce secret qu’on devait si bien enfouir, il n’est pas de bedeau du village voisin qui l’ignore ! Il a d’abord fallu le dire à l'institutrice, à Fraülein, à cause de la surveillance à exercer sur Jeannine. À l’heure actuelle, il n’est pas un domestique, pas un jardinier dans la maison qui ne soit au courant. Ils sont là, en rond, autour de nous, intéressés… Ils me placent les plats, à table, avec une encourageante bienveillance. Ils ne perdent pas un coup d’oeil de la petite, ils guettent ses moindres mouvements… Et toujours ce regard qui a l’air de dire du manant au grand seigneur : Je sais le secret… Don Juan !