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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 2, 1922.djvu/203

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ISABELLE.

Personne n’est parfait.


PIERRE.

Oh ! je sens la tare, allez ! Je ne m’illusionne guère. Je possédais autrefois une petite amie (ne cherchez pas, je vous en prie, vous n’avez pas connu) qui s’intéressait vivement à un jeune auteur dramatique dont le nom ne nous est pas encore parvenu. Il est de Nantes, disait-elle, et il prétend que c’est pourquoi il ne réussira jamais. J’essayai vainement de protester. « Non, non, reprit-elle, il me répète souvent : Vois-tu, il y a quelque chose qui me manque ; si j’étais né à Paris mais né… ce qui s’appelle né… eh bien, je l'aurais. »


ISABELLE, riant.

Que lui manquait-il ?


PIERRE.

Le dialogue.


ISABELLE.

Et alors ?


PIERRE.

« Je ne sais pas, moi, ce que c’est que le dialogue, » — ma petite amie parle toujours, — « mais il paraît qu’au théâtre on ne peut rien faire sans le dialogue. Ce nest pas l’esprit qui me gêne, dit-il : l’esprit, ça c'est national ; il n’y a pas de départements. Alors, les deux premiers actes, tout marche. Seulement, c’est lorsque arrive l’émotion, au troisième acte… (l’émotion, il paraît que c’est au troisième acte) alors ça n’y est plus, je me laisse aller, tu comprends, j’ai l’air de croire que c’est arrivé, d’y couper. Il doit y avoir une manière de ne pas avoir l’air d’y couper ! Seulement, voilà, il faudrait être de Paris. » Eh bien, tel ce bon jeune homme qui se destinait à l’art dramatique, quand arrive l’émotion, il vaut mieux que je retourne en province, voyez-vous… je n’ai plus la nuance.


ISABELLE.

Revenez guéri.