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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 2, 1922.djvu/17

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qu’ici : elle a déjà des exemples de génie, mais il faut bien convenir que le théâtre, jusqu’à A. Dumas inclus, n’a su employer ni l’un ni l’autre langage. L’écriture dite de théâtre n’est vraie ni en apparence, ni en profondeur ; ce n’est ni de la conversation, ni du style impressionné par les effluves intérieurs : il n’est vrai à aucun point de vue. C’est une sorte de langue écrite, syntaxique comme celle du roman, descriptive jusqu’à l’ingénuité : c’est l’énoncé pur et simple de la situation ou des caractères. On dit tout, jusqu’aux idées du public. C’est la convention même. Il paraîtra dans une centaine d’années d’une puérilité infinie.

Est-ce à dire qu’il faille proscrire la littérature et réduire la langue théâtrale soit, d’un côté, à un idiome quelconque de conversation, soit, de l’autre, à des balbutiements plus ou moins intelligibles ? Non pas ! L’art, l’art tout entier est précisément de styliser la nature sans la déformer, d’agrandir l’observation, mais sans jamais la perdre de vue. De même qu’on est en droit de sélectionner tout ce qui nous paraît élément dramatique (car le théâtre c’est l’action, de la vie agissante, et sur ce point l’esthétique de la foule ne se trompe pas), de même nous pouvons faire choix de l’expression pittoresque ou colorée pourvu qu’elle soit juste dans la bouche du personnage. Est-ce que d’abord les êtres les plus instinctifs et les moins lettrés ne possèdent pas souvent le génie même de l’expression ? Ne trouvent-ils pas couramment une épithète saisissante, n’arrivent-ils pas aussi à l’éloquence sous l’empire des passions ? Au reste le métier ou l’état civil du personnage nous maintiendra dans son langage possible, et c’est à nous de trouver et de mettre au point la beauté de son vocabulaire propre, sans répudier le moins du monde, bien au contraire !