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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 2, 1922.djvu/155

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peuvent pas comprendre… mais chacun a sa manière de souffrir, croyez-le bien ; quelle qu’elle soit, elle mérite un peu de respect… et on ne sait pas, quand on ne l’a pas éprouvé soi-même, ce que l’on peut souffrir de ne pas pouvoir aimer, et ce que représente de torture et de bonne volonté une larme de petite rosse.

(Elle a dit cela avec un simple orgueil, redressant sa tête, les yeux éclairés d'un pleur vif et rapidement essuyé.)

GENEVIÈVE.

Je vous demande pardon si je vous ai blessée, mademoiselle… Je n’ai pas eu cette mesquine intention… et n’ai aucun motif de vous en vouloir.


GYSÈLE, se laissant aller avec plus d’expansion.

Il n’y a pas que de ma faute d’ailleurs… Je dois le dire, les femmes comme moi se feront toujours difficilement à cette vie très… spéciale… Il a gardé, affiché des relations avec cette Valgy… il a combiné des petites aventures diverses dont il m’a fait part d’ailleurs avec une régularité parfaite… Pourquoi, grand Dieu ! ce besoin extraordinaire de tout dire !… Ah ! j'en ai vu en peu de temps !… Il m'a demandé de recevoir amicalement, comme des égales, d’étranges personnes… Il… Et puis, laissons cela… Il est possible que je ne fusse pas née pour l’amour, mais c’est bien lui en tout cas qui m’en aura fait passer l’envie !… Ah ! ils ont été jolis nos six mois !…


GENEVIÈVE, hochant la tête.

Je vois, allez… je vois… En une seconde, pendant que vous me parliez, toute votre intimité vient de m’apparaître… C’est extraordinaire ?… Je reconstitue tout… Je vous vois là à ma place, vous qui avez pris la suite de mon existence… lui, boudeur sous la suspension de la salle à manger… le vide de votre intimité pendant que le poêle de l’atelier crépite. J’entendrais sonner la pendule ! Que c’est piètre, mon Dieu ! et que c’est donc toujours la même chose !…