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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 11, 1922.djvu/48

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Scène VI


DON JUAN, seul.


DON JUAN.

Cette femme est en train de détruire les combinaisons merveilleuses du destin, ce destin qui n’a pas voulu que l’heure de ma mort fût déjà sonnée. En tout cas, il est prudent de prolonger l’équivoque. (Il s’avance près du corps.) En mettant à son doigt cette bague. (Il soulève avec appréhension la main de Manuel et lui passe l’anneau au doigt. Le corps dépoitraillé est presque nu, roulé dans un manteau.) Ce témoignage n’est pas convaincant… Une bague, cela se prête ou se ramasse. Il faudrait une preuve décisive… indubitable, qui rassure ce butor enivré de vengeance… Si je glissais mes mémoires dans la poche de son manteau ! Diable ! Les perdre ? Avoir à récrire un jour tout cela ?… Bah !… je trouverai bien le moyen de les reprendre… avant qu’il soit longtemps !… J’ai d’autres tours dans mon sac… (Il prend les mémoires et les introduit dans la poche du manteau lacéré de Manuelo, en retournant légèrement le corps.) Toi, pauvre enfant, pardon ! Fallait-il que là-haut cette fatalité fût durement inscrite pour que tu aies mis tant d’étrange insistance à vouloir me remplacer auprès de cette femme… Tu es venu boire la mort sur ces lèvres, comme une abeille tenace qui ne peut s’arracher à la fleur et qu’on écrase pendant qu’elle se gorge de suc… Tu m’as sauvé, je t’ai perdu… Ton corps d’éphèbe, ils l’ont monstrueusement profané. « Merci, Don Juan, m’as-tu dit, je te devrai la plus