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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 11, 1922.djvu/295

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Mais oui, mais oui, tu le pressentais, tu t’en défiais !… Oh ! ces bassesses-là, tu es trop haut, trop maître de ton cerveau pour les absoudre, et nous sommes, nous, de méchants petits êtres enfoncés dans la matière… Aussi, je me suis rudement méprisée moi-même, va !… Et je croyais tellement que ç’allait en être fini de cette vie-là lorsque je suis entrée dans le grand amour admirable que tu m’as offert !… Ah ! ce que j’avais envoyé promener tout le reste, mon métier, mon art lui-même ! Ce que tout le passé m’était devenu égal !… Je me sentais si fière, si heureuse… Et puis… et puis… (Elle hésite.) Faut-il tout dire, Paul ?… Au fait, pourquoi la moindre réserve, puisque nous ne nous reverrons plus jamais, que tu me chasses, et que tu as mille fois raison de me chasser !

(Elle pleure.)

BARNAC.

Parle… Achève… Au point où j’en suis !…


MARTHE, (ravalant ses larmes.)

Eh bien ! je me suis aperçue rapidement que je te devenais nuisible avec mon exigence absorbante… Oui, je te trouvais moins dispos au travail… plus las… Certains jours, tes traits crispés… une pâleur, m’inquiétaient. Toi-même, avoue-le, tu as eu des inquiétudes ? Tu as consulté des médecins… L’été, on t’a envoyé dans les villes d’eaux, exprès pour t’éloigner de moi… J’ai eu la maladresse de t’y rejoindre… Alors j’ai simulé l’indifférence, même la froideur… Tu as ignoré tout un côté de ma nature ! Quand on éprouve une affection pareille à la mienne pour un homme de ta valeur, est-ce que tout notre être ne se bouleverse pas à l’idée qu’on peut être la cause