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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 11, 1922.djvu/173

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meurent unis, de près ou de loin, à travers tous les avatars de leur vie cahotée…

On en voit beaucoup, de ces individualités, qui, même détachées l’une de l’autre, restent couplées par la tendresse et ne peuvent briser je ne sais quel puissant contrat du cœur, que la raison ne connaît pas. Tendresse ! Elle existe chez les criminels, comme elle existe chez les êtres supérieurs. Non, elle n’est pas une sœur pauvre de l’amour ; elle se tient aussi éloignée de l’amour passion que de l’amitié amoureuse… Elle a un royaume bien à elle dans le pays des âmes. Cela explique bien des anomalies ! Et, malgré des apparences souvent défavorables, elle constitue, au contraire, la plus sûre émanation de cette lumière merveilleuse qui semble la jonction entre l’homme et la divinité. Comme elle apparaît touchante, même au fond de la bête, dans le couple animal !

Il vous est arrivé à tous l’aventure qui m’est arrivée l’été dernier. Certain crépuscule, j’avais visé avec ma carabine un ramier posé sur une cime. Mouvement machinal et stupide : la balle toucha l’oiseau, qui s’abattit dans les branches… Toute la nuit, j’entendis alors un cri inexprimable, non loin de mon seuil, un cri presque humain, extraordinaire, tel, qu’il ne semblait pas possible qu’un gosier d’oiseau pût jamais le pousser… La plainte impressionnante ne s’envola qu’à l’aurore. C’était le mâle qui appelait sa femelle et se lamentait comme le cygne des légendes. Et ce petit gémissement de douleur retentissait dans un jardin mutilé par la guerre, où des hommes, tombés loin de leurs mères et de leurs femmes, dorment sous une terre insensible… un jardin que la haine a peuplé d’ossements et de débris ! Combien d’hommes, dans ce même endroit, du-