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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 11, 1922.djvu/165

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d’ivrogne pour broyer ta carcasse et tirer la porte sur l’infini… Demain, tu n’en auras plus le courage… Rien ne te manque… La corde au cou (Il prend la corde de la citerne.) Un nœud à faire, et… floc… (Il se passe la corde au cou et monte sur la margelle.) Adieu, gloire, fumée !… Je vous rejoins, paroles !… (Mais, à ce moment, on entend une nouvelle musique qui vient de la salle du fond, derrière la porte fermée. Don Juan se retourne.) De la musique encore !… Le rêve fou se prolonge décidément… Je ne suis pas encore dégrisé… Non, non, elle est bien réelle, celle-là… Je la reconnais, c’est le son de la gaïta ! (Il rejette la corde, descend et pousse vivement la porte du fond. On voit la grande salle éclairée et seul, perdu dans son extase, un couple est là qui n’a pas entendu la porte s’ouvrir. C’est la servante Pépilla qui écoute son jeune amant jouer de la gaïta à ses pieds.) Oh !… qu’ils sont beaux !… La chanson d’amour, comme elle chante !… Ah ! leurs yeux… leurs yeux à tous deux !… Ils sont tellement ivres d’eux-mêmes qu’ils ne m’ont pas entendu ouvrir la porte toute grande !… Comme il l’embrasse, comme leurs bouches se mordent !… Qu’ils sont beaux !… Mourir quand il y a ça !… Vaut-il pas mieux vivre sa vie anonyme comme ces deux-là… farouchement, goutte à goutte, jusqu’au bout !… Deux êtres obscurs qui se mordent d’ivresse, mais la voilà, la vie !… Pas besoin de femme idéale… Une servante rieuse et tendre, avec un rire qui avoue sa joie, sous un rais de lumière, c’est tout ce qu’il me faut… le reste est vain !… Oh ! Désir… Dieu du ciel, laisse-moi le Désir !…

(Brusquement, il se rejette en arrière. On voit les deux amants se lever et se séparer. Debout, ils s’embrassent encore goulûment, puis le jeune homme reprenant sa gaïta sous son bras, entre, suivi de Pépilla qui tient un flambeau à trois branches à la main. Ils s’embrassent encore, puis le joueur de gaïta