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CÉCILE, (le front heurtant le bois du canapé, à l’idée que l’homme va s’éloigner, trouve la force de parler.)

Tous les renseignements, vous les avez !

(Elle fait des gestes de mains suppliantes et retombe sur le canapé.)
L’ENVOYÉ, (s’approche de Ginette, à voix basse et rapide.)

Mademoiselle. Je mets là, sur cette table… mon adresse à l’un des hôtels de la ville : je n’en bougerai pas. Aussitôt que vous désirerez me voir.

CÉCILE, (qui a deviné, essaye de se maîtriser.)

Restez, restez. Pas plus tard !… Pas de précautions pour une femme comme moi… (Elle se met debout.) Je suis chrétienne. Vous reviendrez, oui, Monsieur, mais je veux savoir au moins comment il est mort. (Mais elle étouffe et s’affole.) Pierre, mon ami, mon ami… Alors tu n’es plus ! as-tu souffert ?… Mon pauvre petit !… (Elle sanglote.)

L’ENVOYÉ.

Vous voyez. C’est au-dessus de ses forces.

GINETTE, (bas, s’appuyant à la table.)

Oui, oui, Monsieur, en effet… il vaudra mieux que vous reveniez tout à l’heure…

CÉCILE, (à travers des spasmes et des hoquets.)

Avant… au moins… je vous supplie… je veux savoir, je veux, j’aurai la force… je vous assure… je me raidirai… (Elle se remet encore debout. Alors elle lance les deux mots fatidiques.) Quand ?… Où ?…

(Un silence. Toute larme semble séchée subitement. On entendrait craquer le feu.)
L’ENVOYÉ.

Votre mari, Madame, est tombé en Champagne, près du village de Beaumont, en territoire occupé par l’ennemi. Il est bien mort en héros, puisque c’est en service commandé, le 23 du mois dernier.