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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 1, 1922.djvu/282

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tous ceux qui l’ont déformée fût-ce au profit des plus belles causes lyriques, et tout le génie de Wagner ou de Shakespeare suffit juste à leur faire pardonner de ceux qui aspirent encore aux hautes sources pures, qu’ils n’auraient voulues troublées d’aucun souffle. Le livret du Vaisseau Fantôme est criminel, plus encore celui de Tristan et Yseult. La modernisation de la légende en est sa pire déformation. On ne peut plus la transposer, nous en sommes désormais trop distants. Oh ! n’avoir pas compris le grave enseignement de poésie et de vérité qui s’y cache, n’y avoir pas compris enfin l’égalité des mots, des sentiments et des choses, — la vanité de croire qu’il y ait rien de supérieur à rien dans la nature, et surtout n’y avoir pas suivi, mains jointes, le sillon de la blessure qui va toujours s’agrandissant, le pauvre cheminement de l’humanité vers sa fin inconnue de douleur ou de joie. Tout est venu de l’âme primordiale, tout ce que nous sommes, tous nos petits gestes innombrables sont la répercussion du geste rare et beau de l’âme primitive. Et voilà pourquoi le moindre fragment de poésie populaire nous secoue de cette nostalgie puissante. Il semble que nous nous y reconnaissions lointainement et que nous y pleurions notre simplicité perdue, — car la réalité intérieure de nous-même fera longtemps encore le souci de beaucoup d’entre nous. Si c’est cette émotion-là qu’ils cherchent en la légende, les mythes ne les satisferont pas. Les mythes prêtent trop d’ailleurs et d’eux-mêmes à la modernisation de leurs symboles et à ce chromatisme philosophique des héros dont notre siècle a tant abusé. Les chansons locales, les petites chansons où un village a chanté sa vie, ses grandes peines, son amour et sa pitié nous charment davantage.