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avec son fusil, lui défend de porter atteinte à sa propriété. Mais comme Robinson est humain, qu’il a l’âme chrétienne, il veut bien indiquer à cette famille infortunée un rocher voisin, isolé au milieu des eaux, où elle pourra se sécher et se reposer, sans crainte de l’Océan.

Le rocher ne produisant rien, le naufragé prie Robinson de lui prêter sa bêche et un petit sac de semences.

J’y consens, dit Robinson ; mais à une condition : c’est que tu me rendras 99 boisseaux de blé sur cent que tu récolteras.

Le naufragé. C’est une avanie ! Je vous rendrai ce que vous m’aurez prêté, et à charge de revanche.

robinson. As-tu trouvé un grain de blé sur ton rocher ?

Le naufragé. Non.

robinson. Est-ce que je te rends service en te donnant les moyens de cultiver ton île et de vivre en travaillant ?

Le naufragé. Oui.

robinson. Tout service mérite-t-il rémunération ?

Le naufragé. Oui.

robinson. Eh bien ! la rémunération que je demande, c’est 99 pour 100. Voilà mon prix.

Le naufragé. Transigeons : je rendrai le sac de blé et la bêche, avec 5 pour 100 d’intérêt. C’est le taux légal.

robinson. Oui, taux légal lorsqu’il y a concurrence, et que la marchandise abonde : comme le prix légal du pain est de 30 centimes le kilogramme quand il n’y a pas disette.

Le naufragé. 99 pour 100 de ma récolte ! mais c’est un vol, un brigandage !

robinson. Est-ce que je te fais violence ? est-ce que je t’oblige à prendre ma bêche et mon blé ? Ne sommes-nous pas libres l’un et l’autre ?

Le naufragé. Il le faut : je périrai à la tâche ; mais ma femme, mes enfants !… Je consens à tout ; je signe. Prêtez-moi, par-dessus le marché, votre scie et votre hache, pour que je me fasse une cabane.

robinson. Oui-dà ! J’ai besoin de ma hache et de ma scie. Il m’en a conté huit jours de peine pour les fabriquer. Je te les prêterai cependant, mais à la condition que tu me donneras 99 planches sur 100 que tu fabriqueras.