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devient, pour le capitaliste, une nécessité. Son intention, devant la justice, n’est point incriminable : dès que son argent est sorti de son coffre, il n’est plus en sûreté.

Or, cette nécessité qui, par le fait d’un préjugé involontaire et universellement répandu, incombe au capitaliste, constitue pour le travailleur la plus indigne spoliation, comme la plus odieuse des tyrannies, la tyrannie de la force.

Quelles sont, en effet, pour la classe travailleuse, pour cette partie vivante, productrice, morale, des sociétés, les conséquences théoriques et pratiques du prêt à intérêt et de son analogue, le fermage ? Je me borne, pour aujourd’hui, à vous en énumérer quelques-unes, sur lesquelles j’appelle votre attention, et qui pourront, si vous y tenez, devenir d’objet ultérieur de notre débat.

C’est qu’en vertu du principe de l’intérêt, ou du produit net, un individu peut réellement et légitimement vivre sans travailler : c’est la conclusion de votre avant-dernière lettre, et telle est, en effet, la condition à laquelle aujourd’hui tout le monde aspire.

C’est que si le principe du produit net est vrai de l’individu, il doit l’être aussi de la nation ; qu’ainsi, le capital mobilier et immobilier de la France, par exemple, étant évalué à 132 milliards, ce qui donne, à 5 0/0 par an d’intérêts, 6 milliards 600 millions, la moitié au moins du Peuple français pourrait, si elle voulait, vivre sans rien faire ; qu’en Angleterre, où le capital accumulé est beaucoup plus considérable qu’en France, et la population beaucoup moindre, il ne tiendrait qu’à la nation toute entière, depuis la reine Victoria jusqu’au dernier attacheur de fils de Liverpool, de vivre en rentière, se promenant la canne à la main, ou grognant dans les meetings. Ce qui conduit à cette proposition, évidemment absurde, que, grâce à son capital, telle nation a plus de revenu que son travail n’en peut produire.

C’est que la totalité des salaires en France, étant annuellement d’environ six milliards, et la somme des revenus du capital aussi de six milliards, ce qui porte à douze milliards la valeur marchande de la production annuelle, le Peuple producteur, qui est en même temps le Peuple