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productive, ce qui est une aberration de la théorie. La chaussure faite par le bottier, et acquise par le travailleur, devient, par le fait de cette acquisition, comme le cuir passant du boucher au tanneur, et du tanneur au bottier, de simple produit valeur : cette valeur entre dans l’avance de l’acheteur, et lui sert, comme les autres objets de sa consommation, comme le logement qu’il habite, comme les outils dont il se sert, mais d’une autre manière, à créer de nouveaux produits. La consommation est donc toujours production ; il suffit, pour cela, que le consommateur travaille. Ce mouvement, une fois commencé, se perpétue à l’infini.

Tel est le capital. Ce n’est pas simplement une accumulation de produits, comme dit Say : — ce n’est pas même encore une accumulation de produits faite en vue d’une reproduction ultérieure, comme le veut Rossi : tout cela ne répond point à la notion de capital. Pour que le capital existe, il faut que le produit ait été, si j’ose ainsi dire, authentiqué par l’échange. C’est ce que savent parfaitement tous les comptables, lorsque, par exemple, ils portent dans leurs écritures les cuirs verds achetés par le tanneur, à son débit, ce qui veut dire à son capital : et les cuirs tannés ou corroyés à son crédit ou avoir, ce qui veut dire à son produit ; ce que comprennent encore mieux le commerçant et l’industriel, quand, à la moindre émotion de la politique, ils se voient périr à la fois d’inanition et d’inertie à côté des marchandises accumulées dans leurs magasins, sans qu’ils puissent les employer à aucune reproduction : situation douloureuse, que l’on exprime en disant que le capital engagé ne se dégage plus.

Tout ce qui est capital est nécessairement produit ; mais tout ce qui est produit, même accumulé, même destiné à la reproduction, comme les instruments de travail qui sont dans les magasins des constructeurs, n’est pas pour cela capital. Le capital, encore une fois, suppose une évaluation préalable, opération de change, ou mise en circulation, hors de laquelle pas de capital. S’il n’existait au monde qu’un seul homme, un travailleur unique, pro-