Ouvrir le menu principal

Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/91

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
90
DRAMES

et « l’anse d’en bas ». Dans l’hiver de 1834, aux fêtes de Noël et du Jour de l’An, arrivait au village un homme dont le nom allait devenir tristement célèbre : le Dr Holmes. Il disait venir faire une visite à son ami de collège Achille Taché, seigneur de Kamouraska et de St Pascal.

La rencontre eut lieu dans un des hôtels du village : elle fut sincèrement affectueuse, cordiale, de la part du jeune et gai seigneur, et non moins sincère, en apparence, du côté du Dr Holmes. Vers minuit, celui-ci demanda à son ami d’aller lui faire voir sa résidence située sur les côtes de Paincourt, sur les confins du village, endroit charmant en face du fleuve, promenade favorite des touristes que la belle saison amène par milliers à Kamouraska. C’était une de ces belles nuits d’hiver où les aurores boréales dansent leurs rondes au firmament sans nuage et resplendissent sous les rayons d’une lune à son plein. Arrivés tous deux, Taché et Holmes, à la barrière de l’avenue conduisant à la résidence du jeune seigneur, celui-ci, le dos tourné au fleuve, indique de la main le manoir et ses dépendances que les rayons de la lune dessinaient parfaitement. Pendant ce temps-là, Holmes, resté à dessein un peu en arrière, lui envoi la balle d’un pistolet qu’il avait tenu caché jusque-là. La balle meurtrière était entrée derrière l’oreille gauche ; mais Taché n’était pas mort encore.

Une demi-heure après, des personnes de Saint-Denis, paroisse voisine, rencontrèrent Holmes, debout, dans sa carriole, et chantant à tue-tête, afin d’étouffer le bruit que faisait le pauvre Taché en râlant au fond de la voiture. Comme on était « au temps des fêtes, » ces personnes ne firent pas beaucoup d’attention à l’incongruité de cette rencontre, et se contentèrent de faire cette seule remarque : « Il y en a un qui a le vin gai ; quant à l’autre, il ronfle comme un soufflet de forge. »

À cette époque, il y avait une boutique de forgeron sur le bord de la grève, dans le bas de l’anse d’en haut, tout près du grand chemin allant à Québec. Cette boutique était sur la propriété et en face de M. Michel LeBel, très riche cultivateur, père du Dr LeBel, pharmacien du Palais, à Québec. Ce fut derrière cette forge que Holmes plaça, sous à peu près un pied de neige, le corps de sa victime, encore en vie alors, car, trois jours après, en découvrant le cadavre, on remarqua qu’une main sortait de quelques pouces de la neige, quoique le reste du corps fut entièrement enfoui dans la couche glaciale.

Quant à l’assassin, la dernière nouvelle qu’on eut de lui fut de Sainte-Anne de la Pocatière, à six lieues plus haut. Il s’était arrêté chez un aubergiste du nom de Clermont, au pied de la côte et en face du collège, afin de se restaurer, lui et son cheval. Sur, la remarque qu’on lui fit que ses peaux de buffle étaient maculées de sang, il répondit : « Ne m’en parlez pas : on a fait la bêtise, à l’hôtel de Kamouraska, d’aller saigner des volailles au-dessus de ma voiture. » Ce fut tout ; malgré la chasse donnée à l’assassin par la famille Taché et ses agents ; malgré le prix élevé de la récompense promise pour son arrestation, Holmes put échapper à toutes les poursuites. Nous n’avions pas alors ni voies ferrées, ni télégraphe.

Mais le motif de cet assassinat ? demandera-t-on. Le voici : Holmes avait fait connaissance, à Québec, de Mme Achille Taché, qui était d’une beauté vraiment remarquable, et il s’était amouraché d’elle ; il était devenu amoureux fou. On a présumé que son motif, en tuant Taché, était