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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/9

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de. C’est au point, qu’un soir, le médecin lut la traduction fidèle, au moins en prose, d’une effusion patriotique, d’un poète irlandais.

En voici un extrait authentique, retrouvé, plus tard, ainsi qu’on le verra plus loin :

« Hélas ! ainsi le Seigneur le voulut dans ces temps déjà lointains où le roi Angeon, accompagné, de ses barons Normands, au corselet de fer, vint réclamer comme son domaine tout le pays, depuis le cap Chelioc jusqu’au cap Clear, depuis les fertiles bords du Shannon jusqu’aux côtes sauvages d’Antrim… Désolation ! Désolation !… et ce fut un pontife romain, un Saxon dont les Normands avaient opprimé les pères, qui te livra à la fureur des Normands, ô toi, mon Irlande chérie !

« Adieu ! serviteur des serviteurs de Dieu ; que le Seigneur te pardonne le bref sanglant que, dans un moment d’erreur, tu adressais à Henri d’Anjou, lui disant : « Prends l’Hibernia avec ses peuples, je te les donne pour le denier de St-Pierre ! »

« Comme le fils de l’homme fut vendu par l’apôtre infidèle, ainsi, noble Erin, tu fus livrée par le père commun des fidèles, toi si religieuse et si tendre. Et tu devais être foulée aux pieds des soldats grossiers, exposé aux injures de la populace, et tu devais plusieurs fois tremper tes lèvres pâles et mourantes dans le calice d’amertume ! Tu as été ainsi choisie pour une seconde expiation ; et, au milieu de tes souffrances tu as levé vers le ciel tes yeux humides pour y chercher le courage et l’espérance !

« Ô combien de fois, depuis ces jours de deuil, l’Élysée n’a-t-elle pas pleuré sur toi, dont la voix suppliante, malheureuse Irlande, s’élevait vers elle du sein de l’abîme de maux où tu fus plongée ! Ses larmes se sont mêlées aux tiennes, ses prières sont montées avec les tiennes, jusqu’au trône de l’Éternel, et une pensée d’avenir est tombée sur ton front pâle, comme un doux rayon du soleil au printemps fait germer la fleur odorante au sommet de tes montagnes neigeuses !

« Et cependant l’Irlande ne tomba pas comme le pin verdoyant sous la hache du bûcheron ; elle se leva frémissante de colère quand les chevaux Normands hennirent dans les vallées, quand les bannières ennemies se déployèrent sur ses collines. Il fallut qu’un de tes fils aux bras forts et nerveux se révoltât contre sa mère pour que tu pliasses le genoux devant un suzerain, ô mon Irlande chérie !

« Honte éternelle sur ton nom, roi des Sagomah, Dermot, fils de Morrough, toi dont la voix sacrilège appela l’étranger à ton secours, parce que trop contre un, brave rival, il n’y eut pas, dans ton camp, assez d’épées qui se levassent pour toi, ô lâches !…

« Non l’Irlande ne descendit pas sans gloire dans l’abîme profond du malheur ; ses braves enfants moururent pour elle ; et bien des fois devant son épée victorieuse, elle vit fuir l’Anglais épouvanté ; bien des fois un cri de colère et de liberté retentit dans les échos de ses montagnes comme l’océan aux approches de la tempête ; et alors, Albion, tes lords orgueilleux, tes ministres infidèles et corrompus de la foi morte, tes avides marchands, tes soldats mercenaires, ont frémi. Déjà ils croyaient voir la harpe Irlandaise sur les vieux créneaux de la tour de Londres accompagnant un chant de mort !

« Albion, qu’as-tu fait de ta belle et noble Erin ? tu l’as saisie par sa longue chevelure, tu l’as frappée au visage, tu as bu son sang, tu as savouré ses larmes, tu as ri de ses cris de tristesse, tu as contemplé d’un œil sec