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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/79

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remplaçait, les gazettes étaient rares, et on n’en faisait pas alors métier lucratif comme aujourd’hui. Les nouvelles à sensation dans les papiers-nouvelles n’étaient, du teste, connues que par le très petit nombre.

Cependant la nouvelle de ce drame palpitant devant passer par la Cour d’Assise, si on parvenait à mettre la main sur l’assassin, devait nécessairement se répandre lentement mais avec certitude, de paroisse en paroisse à partir du bas où le crime avait eu lieu, jusqu’à Québec, et de là à Trois-Rivières, à la grande consternation de Tante Sophie, qui on n’en doute pas, ne fut point lente à la communiquer à tous les habitués de l’hôtel Bernard, ainsi qu’aux passagers, à chaque arrivée de la diligence venant de Montréal, avec, on le pense bien, force commentaires.

Tante Sophie était l’amie sincère de Julie et même son admiratrice.

Ce ne fut toutefois que lors du rapport officiel du fiasco de l’huissier chargé de l’arrestation de l’assassin — car c’était bien lui — que le récit du drame parut dans les rares journaux, et avec force réticences, les familles que le drame concernait étant de premier ordre, en sorte que le silence s’imposait, au moins quant aux détails. C’est ainsi que, n’y ayant et ne pouvant pas y avoir procès (l’extradition entre le Canada et les Etats-Unis d’Amérique étant alors sinon inconnue, du moins impraticable), le meurtrier du mari de Julie eut fort embelle de gagner la Nouvelle-Orléans, ainsi qu’il en avait prévenu son confrère de St-Ours, et c’est là que nous le retrouverons plus tard.

XXV

À son retour au presbytère, le Grand-Vicaire fut enchanté d’apprendre que l’état de santé de Julie était rassurant. Les bons soins des dames, qui, en ces occurences, sont les meilleurs médecins (mille pardons aux disciples d’Esculape), avaient opéré merveille.

La convalescence fut d’autant plus rapide que le temps était beau, la chaleur bienfaisante, du soleil, l’air pur du St-Laurent saturé des bonnes senteurs du jardin, et celui respiré par Julie, lors de ses promenades sous les gros pins avoisinant le presbytère (que, entre parenthèse, la Corporation de Sorel a laissé détruire par le même vandalisme mercantile dont nous nous plaignons ailleurs, cette pinière étant une richesse naturelle, un rare embellissement que la jeune cité a sacrifié pour toujours) ; tout cela, disons-nous, en procurant à Julie une fatigue désirable, amenait un sommeil d’enfant tout à fait réparateur, la jeunesse d’ailleurs, possédant des ressources inépuisables et de merveilleux ressorts.

Mais ça n’empêche que le jeune docteur était revenu plusieurs fois, en l’absence du curé, revoir sa patiente, et nous ajouterions, s’il nous était permis de sonder le cœur humain, qu’il était, sinon devenu amoureux de la jeune veuve, du moins son admirateur, et des plus sympathiques……

Quinze jours se passèrent ainsi, Julie progressant de mieux en mieux, lorsque survint la tante dont nous avons parlé, qui fut reçue, on n’en doute pas, à bras et cœur ouverts. On avait préparé les voies, en communiquant, sagement à Julie la lettre du curé de *** parlant de la maladie grave de son mari pour expliquer son absence, et Julie elle-même était quasi heureuse de cet empêchement, en raison de son état précaire de santé, si bien qu’elle avait manifesté le désir de ne pas communiquer avec