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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/7

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quis d’un vieil Abénaquis, il fut résolu qu’on abrégerait la distance en traversant en plein milieu de la Baie Lavallière, le danger étant comparativement nul à celui que le père Gabriel avait prévu en passant en plein lac.

Lorsqu’on laissa le village Sauvage, le soleil avait disparu et le crépuscule s’annonçait lentement. Mais l’obscurité n’était pas à redouter, car la pleine lune apparaissait déjà ronde et blanche à l’horizon pour jeter sa pleine lumière juste au moment où la carriole prenait la route conduisant à la Baie de la Vallière. Peu après, le ciel étoilé étincelait comme chargé de diamants. C’est ainsi que, grand train, nos voyageuses étaient agréablement conduites, passant au milieu des toujours coquettes, même en hiver, Isles de Sorel, encore si bien appréciées des sportsmen et qui devaient être, plus tard, le théâtre de l’un dos drames que nous aurons à raconter.

Il était près de neuf heures du soir, lorsque nos voyageuses arrivèrent saines et sauves, au fort de Sorel où elles mirent pied à terre au Presbytère, le gendre du père Gabriel D… les ayant poliment remerciées en recevant les 44 £ de Mathilde et leur ayant annoncé qu’il partirait au petit jour, le lendemain matin.

En entendant le bruit des grelots et, peu après, les trois coups de rigueur du marteau en cuivre à la porte principale du presbytère, une ancienne maison en pierre, dont le corps principal existe encore, bien que perdu dans les améliorations indispensables qu’on y a faites depuis ; en entendant, avons-nous dit, le bruit inusité et le choc des valises déposées sur le perron, le Rév. M. K… alors curé du bourg de William Henry, ne se rendit pas bien compte des visiteurs qui lui arrivaient à cette heure tardive de la journée.

Il s’empressa, toutefois, de prendre une des deux bougies sur sa table de travail et d’ouvrir la porte.

Quelle ne fut pas sa surprise de voir deux femmes entrer sans cérémonie, et de reconnaître Julie ! et Mathilde ! — Arriver ainsi sans me prévenir, s’exclama le vieillard, en tendant ses deux mains à Julie, mais pour toute réponse, Julie lui passa ses deux bras autour du cou, d’un mouvement gracieux, puis les deux petites mains en plein visage, le tout accompagné de deux baisers retentissants, sur chacune des joues, comme le ferait un enfant sautant au cou de son père, ce dont le vénérable prêtre parut ravi, tant il est vrai de dire que les effusions de la jeunesse sont angéliques ! La réception faite à Mathilde, bien que plus réservée, fut aussi cordiale.

La vieille servante du curé apparut alors, mais comme elle connaissait ces dames, elle gronda moins fort, en vue des nombreux préparatifs pour leur réception.

Orgueil légitime dont tous ceux qui profitent de nos bonnes ménagères canadiennes ne se plaindront pas !

La bonne femme conduisit ces dames à leur chambre et descendit précipitamment pour, au moins, marmottait-elle, préparer quelques chose de suite et quelqu’autre chose, en temps pour le réveillon, lequel, constatons-le pour l’acquit de la conscience de tous les intéressés, ne laissa rien à désirer, les presbytères, en tous temps et en tous lieux, étant, d’ailleurs, des maisons hospitalières. Un excellent bouillon à la reine qu’on ne goûte plus hélas ! comme beaucoup de bonnes choses du passé, étant venu vers minuit continuer l’œuvre de la vieille ménagère. On fit ensuite la si