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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/65

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le, ce qui, dans les petits centres, constitue une ressource inappréciable au dire de ceux qui, ainsi situés, en ont fait l’épreuve.

La longue absence du docteur XX, de Sorel à Québec, juste au moment de l’arrivée de Julie à Sorel ; sa présence indiscutable à XXX où demeurait le mari de Julie ; sa rencontre avec ce dernier à Québec ; les écritures du mari de Julie ; les angoisses de cette dernière révélées au curé, au sujet de l’état de santé — au physique comme au moral — de son mari ; et ajoutons, the last but not the least, les visions mystiques de Julie telles que révélées par elle, son dernier évanouissement après le prononcé des mots “ c’était le docteur ! ” sans avoir pu continuer, tout indiquait qu’on était en présence d’un crime réel et horrible.

— Il y a de ces passions d’amour inexplicables, comme dans le cas actuel, disait philosophiquement le jeune médecin, chez Un homme de l’âge et du tempéramment dé mon confrère, qui fondent suhlui soudainement, fatalement, et dont le désir incontestable d’assoUvissement mène au crime.

On en était là sur les conjectures, et il était, sans que l’on s’en doutât, près de trois heures du matin, lorsque Mathilde, une bougie à la main, vint frapper moins discrètement que d’habitude à la porte ou se trouvaient les deux hommes, et elle ouvrit même sans attendre la solennelle réponse : “ Entrez. ” Elle était d’une pâleur mate, avait les traits tirés, dénotant la fatigue et l’inqüiétude.

— Venez vite, docteur, dit la pauvre femme… Julie est très mal… Je n’ai pas voulu me reposer… pas plus que vous déranger plus tôt… mais Julie est réveillée, et il se passe quelque chose d’étrange venez vite… vite…

— Allez seul, dit le Grand-Vicaire ; j’augure que c’est vous et non moi qui devez en ce moment être au chevet de Julie.

Le jugement du vieillard était bon ; le médecin le comprit à demi mot, et arrivé auprès de Julie, il vit clairement la situation : elle n’était autre que la fin prématurée de l’état que Tante Sophie, on s’en rappelle, avait deviné lors du passage de Julie à Trois-Rivières.

Le Grand Vicaire, de plus en plus anxieux et troublé, avait, en rallumant sa pipe, trouvé un calmant, et il attendait patiemment le retour du jeune docteur, ce qui eût lieu une demi-heure après environ.

— Eh bien ! dit le vieillard ?…

— Vous avez un regard d’aigle, répondit le jeune docteur…… ; toutes les émotions des derniers jours ont amené un résultat pénible mais naturel, et avancé la situation de la jeune femme, qui vient d’être délivrée, sans trop de souffrances, d’un enfant avant terme et mort-né. Tout ce qui arrive est pour le mieux, disait sententieusement mon grand-père lors des plus grandes contrariétés, ajouta le jeune docteur avec un triste sourire ; c’est ainsi que la situation actuelle nous donnera le temps nécessaire pour préparer la jeune femme aux terribles révélations que vous aurez à lui faire.

— Oui, dit le Grand Vicaire, que le bon Dieu soit béni toujours, partout, en toutes choses ! Il m’inspirera, et ma pauvre chère Julie sera sauvée… et une grosse larme s’échappa et tomba sur la main du vieillard, comme la goutte de rosée céleste du matin tombe sur la branche du vieux chêne !…

Le jeune médecin en fut vivement affecté, et dit au vieillard : Je suis dans mon rôle et dans mon droit en prescrivant. Allez vous reposer M.