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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/63

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ment, de rouges qu’elles étaient, ces marques étaient devenues de plus en plus violacées, par suite du refroidissement du corps, ce qui, dit le vieux docteur, indique la mort par la strangulation.

Le fait est que le vieux docteur comprit que l’assassin avait entouré le cou du mari de Julie, le bout de ses doigts rejoints par derrière et les pouces réunis par devant, au niveau du larynx, sur la partie supérieure de la trachée-artère, ses mains opérant ainsi comme un étau, le cou au milieu. La théorie parut indéniable au curé, homme instruit et, comme la plupart de nos prêtres, ayant des connaissances générales en toutes choses.

L’assassin ajouta l’intelligent curé, pour être sur de son œuvre diabolique et pour égarer la justice, aura déchargé l’arme après la strangulation opérée et il l’a déposé près de la main droite de la victime afin de faire croire à un suicide.

Le vieux médecin savait que son jeune collègue faisait un usage immodéré de morphine, mais l’examen du cadavre le navra. Il remarqua au-dessous des deux hanches deux plaies hideuses, noires, tuméfiées, faites de piqûres en nombre incroyable. Le malheureux était devenu morphinomane, c’était clair, à part l’abus des alcools, dont son vieux confrère avait, par ci par là, remarqué l’effet déplorable.

—La morphine !…… la morphine !…… murmurait le vieil Esculape Quels terribles ravages elle opère ! Et il avait raison, et il aurait surtout aujourd’hui mille fois raison encore car l’usage, sinon l’abus de la morphine, du chloral, même chez le beau sexe, dans les cités surtout, est devenu, au rapport des gens renseignés déplorable à tous les points de vue.

Ayant laissé le cadavre sous la garde du domestique, le prêtre et le médecin visitèrent la maison : aucun désordre nulle part. Puis ils se rendirent au bureau du mari de Julie. Une bougie avait brûlé jusqu’à la mèche et s’était éteinte faute d’aliments ; cela était apparent. Sur la table un flacon de rhum aux trois quarts vide, et, à côté, de la morphine, puis une jolie cassette ouverte remplie de papiers soigneusement arrangés, et sur la table, des feuillets épars. Le curé, sans toucher à la cassette, rassembla les feuillets épars sur la table et les examina.

L’écriture était du mari de Julie et le contenu de ces feuillets, écrits de façon désordonnée, remplirent de stupeur les deux hommes. Le mari de Julie racontait ses chagrins ; ce qu’il disait, en somme, dénotait la folie, le délire. Il protestait de son amour pour sa femme, mais paraissait possédé du démon de la jalousie ; le tout exprimé de la manière la plus absurde, mais également navrante.

Il avait, disait-il, rencontré à Québec le Dr. ____, de Sorel, qui lui avait dit que Julie aurait dû et devait être sa femme ; qu’il avait même osé la calomnier atrocement mais le malheureux ajoutait que, lors de ces révélations, il était dans un état tel, que, vraiment, il ne pouvait se rendre compte de ce qui s’était passé. Mais il avait voulu tuer l’infâme…… celui-ci, plus robuste, l’avait terrassé, et il s’était enfui…… Cela confirmait en partie ses soupçons, non sur la vertu de Julie, non…… jamais……, mais l’idée fixe qui le hantait que le cœur de Julie ne lui avait pas toujours appartenu, et ce depuis les révélations des papiers trouvés dans la cassette (et il racontait ce que nos lecteurs savent à ce sujet), cela le remplissait de telles angoisses, le rendait si malheureux, que la vie devenait pour lui insupportable……, il ne ne suiciderait pas, disait-il, car ce crime devait être impardonnable aux yeux du Créateur ; le bon Dieu, disait-il,