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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/61

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talité ici, mais ça créerait de l’émoi et nous avons une malade à la maison. Allez à l’auberge du père G… que je vais vous indiquer et que vous trouverez aisément, et demain avant-midi, j’irai vous voir, car étant connu des dames qui sont ici, il ne faut pas qu’elle vous voient et ne dites pas non plus à l’auberge d’où vous venez, pourquoi vous venez, non plus ce que vous savez qui s’est passé.

— Je serai discret, fit le messager, et d’autant plus que M. le curé m’a recommandé de ne parler de rien à qui que ce soit le long de ma route et c’est ce que j’ai fait, en sorte que je suivrai votre ordre.

— C’est bien, mon ami reprit le prêtre, je ne vous offre rien, mais vous trouverez tout le confort possible à l’auberge partez sans le moindre bruit bien le bonsoir à revoir et encore une fois, motus.

— Oui… oui… lui fut-il répondu, et la porte fut ouverte et fermée sans le moindre bruit, la conversation, ayant aussi eu lieu à voix basse et fort discrètement ; le tout cependant n’ayant pas complètement échappé à la bonne Mathilde qui veillait maternellement au chevet de Julie.

En quelques mots, l’intelligent vieillard mit le perspicace jeune médecin au courant de la situation et sans même cette fois prendre la peine de rallumer, sa pipe, ce qui dénotait une grande anxiété, on ouvrit la lettre du curé de… Elle était longue, pas moins de dix pages d’une écriture serrée mais très lisible. Nous nous contenterons d’en faire le résumé :

Le curé de… disait à son collègue que le mari de Julie était revenu seul chez lui, ce qui parut étrange à tous, car au village, canadien tout ce qui bouille dans la marmite du voisin est connu de tous et on savait bien l’itinéraire de Julie, de Mathilde et de son mari, même jusqu’autour de leur retour, en sorte que l’arrivée soudaine et isolée du mari de Julie causa une surprise générale. Ce fut bientôt le sujet de toutes les conversations encore alimentées par deux ou trois commères du village, disons-le en fidèle chroniqueur que nous nous flattons d’être…… Qu’une de ces commères colportait, par exemple, à toutes les portes, que singulièrement, le mari de Julie avait soudainement vieilli, que son front était affreusement ridé…… que ses yeux étaient caves… que son regard était celui que l’on rencontre, chez les fous… que les pommettes rouges de ses joues faisaient une sinistre tache sur le reste de son visage pâle et amaigri…… que ses cheveux, chez un jeune homme comme lui, ajoutait la bonne femme, laissaient voir de nombreux fils d’argent de même que sa barbe qui avait blanchi… enfin qu’il avait la mine d’un condamné… ou d’un quelqu’un qu’un noir chagrin mine… tue… et, cherchant vainement le pourquoi, la respectable commère était allée s’épancher au presbytère. Le curé, qui n’avait pas vu le mari de Julie depuis son retour, avait écarté la bonne femme et tout noté sans rien dire, jugeant inutile d’essayer de mettre un frein à son flux de paroles.

Il racontait cela par le menu à son collègue de Sorel et il ajoutait que, durant la troisième nuit de l’arrivée du mari de Julie, il fut trouvé mort au pied du grand escalier de la maison. Durant la journée, il avait dit à ses domestiques, un homme et une femme logeant dans le fournil (appartements attachés, mais distants du corps principal de la maison) que si on venait durant la nuit pour des malades le ne pas le déranger, car, malade lui-même, il avait besoin d’un repos absolu.

Durant cette nuit néfaste, on n’avait entendu aucun bruit, mais on avait remarqué de la lumière tard dans la nuit à l’office du jeune médecin sans toutefois prêter beaucoup d’attention, et finalement les deux bons