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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/58

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gracieux, ce qui amena un bon gros rire du curé, qui dit : — Oh ! oh ! la corde sensible… et, du reste, ça n’est pas même un péché véniel ; d’aimer les compliments, quand ils sont si bien tournés et à si bonne adresse. Cette fois Julie dit : — Oh, père… père, toujours bon ; comme j’ai hâte d’être rétablie pour remplacer la tristesse inexplicable qui me domine et qui vous afflige, je le vois, par ma gaieté ordinaire, qui paraissait, vous réjouir, ce qui me faisait tant de bien à moi aussi.

— Mais, madame, se hâta de dire le jeune médecin, ce n’est qu’une question d’une journée ou deux ! et mon ordre est déjà donné, j’ai prescrit un bain du radieux soleil du printemps comme solution finale. Votre situation particulière, les émotions douloureuses de ces derniers jours, expliquent votre état nerveux. — Oui, dit le curé, c’est si vrai que tout ça date de cette nuit d’insomnie, suivant le meurtre de ce pauvre Marcoux, et alors j’ai compris que tu avais eu le cauchemar, et tu m’as dit, il me semble, que tu me raconterais cela, et c’est surtout en présence du médecin, qu’il faut toujours renseigner à l’égal du confesseur, que tu dois t’expliquer.

— Je vais le faire, père, dit Julie, retrouvant soudain toute son énergie, ce qui fit rayonner de joie l’intelligente physionomie du jeune médecin qui, grâce aux précautions oratoires allait, sans effort, et le plus naturellement du monde, tout savoir, il le prévoyait et s’en flattait, sur l’état moral de son intéressante malade. C’était là le diagnostic important.

— Eh bien ! reprit Julie, la nuit du malheur de la pauvre madame Marcoux, fut pour moi horrible. Je ne dormis pas à vrai dire, mais je sommeillai presque tout le temps. Un sommeil si lourd et si pénible que j’en frissonne encore, en songeant à ce que j’éprouvais.

— Je voyais mon mari malade bien malade et seul, à notre demeure… ! Il m’écrivait des choses affreuses incohérentes…… qu’il m’abandonnait… ne me verrait jamais… qu’il m’aimait et m’aimerait toujours, mais que nous ne nous reverrions plus jamais… jamais en ce bas monde, et puis à force d’efforts pour me débarrasser de ce terrible cauchemar, je m’éveillai, toute en transpiration ayant à la fois chaud et froid. Je songeai d’abord à me lever, mais l’idée de déranger qui que ce soit durant cette nuit néfaste me retint au lit… le lourd sommeil me revint, et ce que je vis cette fois, était mille fois plus horrible encore… Mon pauvre chéri m’appelait d’une voix lamentable… il était aux prises avec un assassin qui l’étranglait… il se débattait sous l’horrible étreinte après une lutte qui, dans mon rêve, me parut durer longtemps… longtemps…, si bien que ne pouvant réussir complètement à étrangler mon mari, le misérable assassin l’acheva d’un coup de pistolet…

Julie allait continuer son récit, mais s’apercevant qu’elle pâlissait affreusement, le bon père lui dit pour lui redonner, du nerf : « tu vois bien, ma chère Julie, que ce sont là des hallucinations qui résultant de la malheureuse affaire Marcoux… tu avais appris les coups de poing la veille ; tu avais entendu, comme moi, au diner, le coup de feu ; tu as vu ensuite mon pauvre ami Marcoux ensanglanté ; tu as été assez bonne et courageuse pour éponger, avec Mathilde, la plaie saignant abondamment, et que tu voulais panser lorsque j’administrai le moribond… C’est la réalisation de ton rêve, car ton bon cœur te mettait à la place de la pauvre veuve Marcoux et notre saint autant que le clairvoyant ministre de Dieu allait continuer, lorsque Julie qui avait écouté attentivement le regard étincelant et fixé sur le curé, s’écria : — Ah ! mon père !… père…