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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/57

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alarmez pas, votre situation n’offre rien qu’on ne puisse contrôler avec des soins et de l’amitié, et vous êtes entourée de tout cela. Ainsi je vais laisser une potion à ces dames et dans deux ou trois jours, il n’y paraîtra rien. Ce que vous avez à faire est de vous reposer, ne ménager mes toniques et je reviendrai après demain, en sorte que vous voyez, dit l’habile médecin, que je n’ai pas d’inquiétude, car après demain je suis bien sûr qu’au besoin vous seriez la garde-malade de toute la maisonnée……

Julie sourit gracieusement, mais en fidèle chroniqueur, nous pouvons ajouter qu’elle pleura intérieurement.

En tous cas, le brave curé fut immensément soulagé, on le comprend, et les pauvres femmes aussi, mais, comme oh le verra, leur pénible tâche n’était pas terminée.

XVI

Les funérailles du pauvre Marcoux furent célébrées avec une triste solemnité. Les adversaires même des patriotes y assistèrent en grand nombre et paraissaient profondément émus.

La pauvre veuve retourna à son domicile avec Johnny, après s’être tous deux mis à genoux pour recevoir la bénédiction du vénérable Grand Vicaire. Elle vendit son mobilier et ne rendit avec son fils unique aux Trois-Rivières, où elle avait des parents. Et, histoire de la vie réelle, un an après, elle épousa un brave homme nommé Jean Beaudry, boulanger, comme l’était Marcoux, et vécut heureusement autant qu’on peut l’être en ce bas monde, avec son nouvel époux, qui n’avait pas d’enfants, et son fils qu’elle adorait. Il existe encore des vieillards à Trois-Rivières qui se souviennent de ce gros garçon jofflu, au teint rose, le bon Johnny, comme on l’appelait, le fils de Marcoux, qui, disait-on, serait monté à l’échafaud en 1837-88 s’il n’eût pas été lâchement assassiné, tant son patriotisme était ardent et tant il est vrai de dire qu’il y a eu ces temps d’ébullition pour la conquête de la liberté, des désignées au martyrologe.

Revenons à notre héroïne : son état n’était pas rassurant — une fièvre soudaine empourprait ses joues, puis son visage devenait pâle et immobile, marmoréen, et dans ses moments de répit l’attrayant sourire qui embellissait sa physionomie ne se dessinait plus sur ses lèvres, dont la belle teinte rosée avait disparu.

Cependant le médecin était revenu ; voyant son état, il résolut de l’interroger, mais prudemment et en présence du curé, car il avait remarqué ces mots mystérieux que le vieillard lui avait rapporté, lors de la syncope de Julie : “ Père…… je vous dirai tout…… ” Après en avoir conféré, le vieux médecin de l’âme et le jeune médecin du corps résolurent de résoudre l’énigme, non par une vaine curiosité, on le comprend, mais dans l’intérêt de la pauvre enfant.

On se rendit dans la chambre de Julie, et Mathilde, avec ce tact exquis dont certaines personnes sont douées, salua gracieusement les deux hommes, dit une bonne parole à Julie, étendue sur une chaise longue, et disparut, comme une ombre.

— Je reviens vous voir, Madame, dit le jeune médecin, pour la deuxième fois aujourd’hui, parce que ne pouvant retourner à Berthier ce jour, je ne puis pas, ajouta-t-il galamment, en souriant au curé, passer mon temps en plus agréable compagnie. Julie fut, disons-le, en charmante fille d’Eve, flattée du compliment, et elle remercia d’un sourire des plus