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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/53

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ment entre autres choses le duel à coups de poing de la veille : au milieu de ce groupe se trouvait un brave homme et un patriote, Louis Marcoux, bien connu et estimé de tous, lisant les rares gazette d’alors et conséquemment assez bien renseigné pour faire autorité.

Le groupe, paraissait fiévreusement agité.

— Oh ! disait un orangiste, vous autres les Canayens, c’est toujours comme ça…… comme hier, pas de fair play…… pourquoi Baptiste ne s’est-il pas battu comme un homme, au lien de backer comme il l’a fait ?

— Oui ; reprit un autre Irlandais ; mais catholique : “ Baptiste wheelait ” (ce qui a une signification malveillante dans l’argot du métier de boxeur).

— Ça prend des gens comme vous autres les Irlandais, rétorqua Marcoux, pour wheeler quand vous êtes cinq Irlandais ensemble, il y en a trois, parmi, qui songent à trahir les deux autres…… Ah ben ! oui !…. oui ! !…… vous êtes tous pareils vous autres irlandais, anglais, et les orangistes ont acheté votre parlement irlandais, mais vous ne réussirez pas à faire de même pour le parlement canadien……

C’en était trop, on se jeta sur le pauvre Marcoux, mais il tapait tant et si bien du poing et du pied que Isaac J……, l’un des agresseur, sortit un pistolet et, aidé d’un autre qui empêchait Marcoux de frapper ou d’arracher l’arme des mains d’Isaac……… le coup partit et le malheureux Marcoux tomba inanimé. Marcoux avait tort de tenir ce langage, car il n’y a rien de meilleur qu’un bon Irlandais ; la race elle-même est supérieure à beaucoup d’autres sous certains rapports et elle n’est inférieure à aucune, se retrempant davantage, au vu et su du monde entier, dans le creuset du malheur. Le brave Marcoux aurait volontiers proclamé ces vérités, s’il eût été de sang froid et si hélas ! le coup de feu de l’assassin ne l’en eût pas empêché ! Au nombre des spectateurs de ce lamentable événement, se trouvait le père Antoine qui, prenant ses vieilles jambes à son cou, arriva comme une trombe, au presbytère. Le curé était à dîner en compagnie des dames ; on avait entendu le coup de feu sans pouvoir l’expliquer.

La mine ahurie du père Antoine, se précipitant dans la salle à manger sans frapper, n’était pas rassurante……

— Vite ! Vite !…… M. le Curé !… — Isaac vient de tirer sur Marcoux…… il l’a tué…… il se meurt…… il est mort et pi… marmotait-il dans son trouble…… pas de médecin, le Dr H……… n’est pas encore revenu de Québec…… Vite…… vite, il faut que nous allions l’administrer !……

Et des larmes abondantes coulaient des yeux, et, nous pourrions bien le dire, du long appendice nasal, surnommé la roupie du père Antoine……

Ajoutons que, sans le côté lugubre de la situation, on aurait éclaté de rire en voyant la binette du bonhomme. Mais il nous faut constater que le curé devint d’une pâleur livide ; sortit précipitamment et s’empressa de faire transporter le moribond au presbytère. Mathilde et Julie se hâtèrent au chevet du lit sur lequel on avait déposé le malheureux Marcoux, le sang s’échappant en abondance de la tête, la balle ayant pénétré dans le crâne.

Les deux femmes, énergiques comme sont toutes les femmes lorsqu’il s’agit de soulager la souffrance, épongèrent le sang de leur mieux. Elles voulaient sonder la plaie béante, mais, voyant la gravité de la situation, le curé intervint, donna l’absolution suprême et il interrogeait le malheureux.