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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/51

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canadiens : on a ainsi une idée de ce que pouvait être, alors, une élection dans ce bourg renfermant un petit nombre de patriotes français, alors que ces derniers luttaient partout, au prix de grands sacrifices, pour la liberté et la conservation de « nos institutions, de notre langue et de nos lois » toutes choses que les tories de Sorel avaient particulièrement en abomination.

L’élection, c’est-à-dire la votation, se continuait alors durant plusieurs jours et aussi longtemps qu’il y avait des votes à enrégistrer. Une élection précédente à celle qui nous occupe, entre M. Charles Stuart et le Dr Nelson, avait duré vingt-et un jours. Il n’y avait pas alors, comme aujourd’hui, de ces dégoûtants et criminels achats de conscience ; mais on discutait les affaires, les langues remplaçant les gazettes.

Il y avait table ouverte aux frais des candidats et à boire et à manger à satiété, et fait notoire, pourvu qu’il y eût un vote enregistré durant chaque heure, la votation continuait. C’est ainsi que, pour l’élection qui nous occupe, la votation continua durant cinq jours assez paisiblement, nonobstant quelques taloches échangées, par-ci par-là entre Anglais ou Irlandais et Canayens, et surtout entre les Mescoutins et les Sorelois.

Qui connaît un peu l’endroit, n’a pas oublié les récits et les combats homériques entre les Sorelois et les Mascoutins les jours de marché à Sorel. « Es-tu un homme pour moi ? » disait le Sorelois au Mascoutin, et vice versa en le tapant légèrement sur l’épaule. C’était le signal. On formait un rond et les horions pleuvaient jusqu’à ce que l’un des champions fût à terre ; alors on allait prendre un verre de rhum à l’auberge du coin, songeant à recommencer à chaque marché, car alors, Dieu merci, il n’y avait pas de police à Sorel…

Aussi, en se voyant, chantait-on gaiement, bravement de part et d’autre, le refrain :


Les gens de Sorel.
Ont l’bras mortel ;
Les gens d’Maska
Sont d’forts-à-bras !


Nous ne garantissons ni la poésie ni la pureté du langage du quatrain ci-dessus, mais c’est un vieil adage Sorelois et Mascoutin.

On eut une illustration de ces mœurs batailleuses le cinquième jour de la susdite élection. Il y avait alors à Sorel, un Irlandais, James K… qui avait débuté par être pedleur dans les campagnes, et, finalement, s’était établi comme marchand à Sorel. Resté vieux garçon et à force d’économie, il prospérait. C’était un homme fortement trempé et reconnu comme habile et solide boxeur. Lorsque les explications de ses comptes n’étaient pas très claires pour l’habitant qui s’endettait à son magasin, James portait la correction chez le pauvre, diable en lui boxant les oreilles de main de maître et un verre de rhum, après coups, ramenait la bonne amitié. Bref, il était la terreur des gens, mais on fréquentait son magasin parce qu’il n’y en avait pas d’autre, aussi généralement fourni, qu’on y avait à crédit, sauf au moment critique de payer une obligation avec intérêt que Mtre James laissait dormir jusqu’à ce que la valeur de la terre fût à peu près absorbée. Alors venait la poursuite ou un transport de l’immeuble et le malheureux Quenoc, comme l’Anglais appelait alors le Canadien-français, ruiné, sinon désespéré, partait pour les pays d’en haut.