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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/5

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DRAMES

sur ses genoux et ayant promis à la mère de Julie, à son lit de mort, de remplir cette tâche sacrée du dévouement jusqu’à la fin de ses jours.

Aussi, Julie était orpheline depuis longtemps, lorsqu’elle se maria, ce qui ne tarda point et ne pouvait guère tarder, ayant la beauté, la grâce et la fortune pour partage.

Ces choses établies, l’on voit que nous avions raison de constater que la compagne de Julie paraissait plutôt être une amie, et elle l’était de cœur et d’âme.

Nous ferons, plus tard, connaissance avec le mari de Julie, et, en attendant, nous laisserons ces dames causer amicalement après souper et, dormant, jusqu’au matin, du sommeil des justes et des… voyageuses fatiguées.


IV


Ainsi que nous l’avons dit, nos voyageuses venaient de Québec et Trois-Rivières n’était, pour elles, qu’un relai.

Aussi, le matin, furent-elles contrariées d’entendre tomber la pluie au lieu de voir le soleil resplendissant qui dore ordinairement les derniers jours de mars et les premiers jours d’avril.

La rue du fleuve où se trouvait situé l’hôtel Bernard était alors une rue étroite et sombre, la vue du St-Laurent que l’on a aujourd’hui se trouvait alors masquée par des bâtisses en bois de l’autre côté du chemin, en sorte qu’il n’y avait rien de réjouissant pour ces dames, lors de leur réveil. Elles en prirent, toutefois, leur parti et après déjeuner, mandèrent un charretier afin d’aviser et de profiter du bon moment pour continuer leur route.

Notre amie, Tante Sophie, ne fut pas lente à amener l’automédon qui n’était autre que le père Gabriel D…

C’était alors un grand vieillard maigre, à la voix forte, mais saccadée, ayant toutefois la langue bien pendue et fort poli, du reste, surtout lorsqu’il flairait une bonne aubaine, comme dans le cas actuel.

Accompagnons notre amie, Tante Sophie, suivie du père Gabriel D… au salon, afin de noter la conversation entre nos personnages, puisque cela est essentiel au cours de notre récit, ainsi qu’on le verra plus tard.

— Bonjour mesdames… Salut bien… votre serviteur… mesdames, dit poliment le père Gabriel : je suis venu d’après l’invitation de Mlle Sophie qui m’a fait avertir que vous aviez besoin d’une bonne voiture couverte, pour vous conduire au fort de Sorel… J’ai ce qu’il faut… Le père allait continuer son éloge, lorsque Julie lui dit : Ça ne sera pas pour aujourd’hui… Je sais, dit le père Gabriel en se tournant du côté de Mlle Sophie en clignant de l’œil (le bonhomme ne voulant pas être en défaut et désirant assurer à l’hôtesse au moins une journée de plus pour ses deux pensionnaires )… Eh non ! continua le père, pas aujourd’hui, ni peut-être demain non plus, car voyez-vous, nous sommes presqu’en avril et après cette grosse pluie, les eaux vont monter et il nous faut une bonne gelée de nuit pour nous permettre de partir en sûreté. Voyez-vous, ma belle dame, dit le père émerveillé de la beauté de Julie, un bon charretier comme moé ne risque pas de donner de la misère aux belles créatures…

Julie sourit de la galanterie du bonhomme et Mathilde reprit en disant : Nous serions disposées à partir après demain, jeudi matin. — C’est