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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/3

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DRAMES

de l’antique bourg, aujourd’hui cité des Trois-Rivières, faisait relâche à l’hôtel Bernard, rue du Fleuve, à l’endroit précis où est aujourd’hui situé l’hôtel abandonné portant le nom aristo de St-James, ce qui n’exclut pas, en ces temps modernes, l’état de faillite chronique, et, notons, encore, en bon historien, que c’était précisément à l’endroit où l’auteur de ce récit véridique et notre journal ont, aujourd’hui, leurs bureaux.

Parmi les quatre voyageurs qui descendirent de la diligence se trouvaient deux dames qu’il eût été difficile de ne pas remarquer, à cause de l’air distingué de l’une d’elles, des riches fourrures dans lesquelles elle était emmitouflée et, en raison aussi des prévenances dont faisait preuve, auprès de l’une, l’autre personne qui, apparemment, devait être non sa servante, mais une dame de compagnie. Les énormes valises que le postillon remisa avec grande peine, aidé de l’homme de cour de l’Hôtel Bernard et de deux ou trois hommes parmi les curieux qui ne manquaient jamais à l’arrivée de la diligence, témoignaient que les voyageuses étaient des grosses dames, ainsi que le remarqua un gavroche canadien, dont la présence en ces occurrences, plus ou moins désirable, est de tous les temps et de tous les lieux.

Les deux hommes qui étaient dans la diligence y restèrent. Il n’en sera plus mention dans ce récit, ne l’ayant fait que pour constater la coutume d’alors : ils paraissaient être tout-à-fait, du reste, étrangers aux deux voyageuses : ils l’étaient dé fait, n’ayant pas échangé une parole le long de la route, la diligence faisant relâche toutes les cinq lieues pour changer les chevaux et le dernier passager ayant pris place à la dernière station.

Mais il n’en saurait être ainsi de l’une des deux dames qui doit remplir une place si grande dans le récit des véridiques autant que lamentables drames que nous allons faire revivre.


III


La diligence qui a amené notre héroïne venait de Québec, où les deux dames avaient pris passage. Elles n’étaient pas, cependant, des Québecquoises ; elles habitaient une des plus pittoresques paroisses du bas du fleuve, où nous conduirons, plus tard, le lecteur qui s’intéressera à ce récit.

Entrées à l’hôtel, ces dames furent conduites à un salon proprement entretenu quoique sans luxe, contigu à deux chambres à coucher voisines, qu’elles acceptèrent.

Sophie Bernard était la sœur de l’hôtelier et le factotum de la maison ; le frère, quoique propriétaire, bornait ses efforts, pour le succès de l’établissement, à sa présence au bar et au sourire qui errait sur ses lèvres, éclairant davantage une physionomie réjouie et invitante pour les disciples de Bacchus, dont le petit verre d’excellente jamaïque constituait le comble d’un bonheur constant, consciencieusement entretenu et partagé par l’assiduité au bar autant que par les manières engageantes du propriétaire de l’hôtel Bernard.

Il en était de même de sa sœur, surnommée tante Sophie, dont l’aspect plantureux n’empêchait pas l’activité fiévreuse, car bien que toujours sur pied et suant à grosses gouttes, l’hiver encore plus que l’été, Tante Sophie voyait à tout, dans l’hôtellerie et, pour rendre pleine et entière justice à qui justice est toujours due, constatons que Sophie Bernard seule constituait la prospérité de l’hôtel.