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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/17

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On vit alors un affreux pêle-mêle de bâtiments à voiles, bateaux-à-vapeur, barges, chalands, tous s’avançant, s’entre choquant et se brisant les uns sur les autres avec un bruit terrible. C’était un spectacle désolant de voir tous ces magnifiques bateaux-à-vapeur, tout frais peinturés, en grande partie meublés et prêts pour la navigation, enlevés ainsi le long du rivage où ils étaient fortement amarrés, et rejetés avec force les uns contre les autres par la glace qui s’amoncelait pardessus en les broyant.

Tous les bateaux à vapeur de la Cie Richelieu qui n’étaient pas sur les chantiers sont plus ou moins endommagés ; d’autres bâtiments ont sombré et sont disparus sous la glace. Pas un n’a complètement échappé au désastre ; quelques-uns sont hors d’usage ; un plus grand nombre sont littéralement broyés ; l’œil ne distingue partout que des ruines amoncelées les unes sur les autres et au loin la glace amassée par monceaux.

Entre 4 et 5 heures la glace refoula davantage, les amarres qui retenaient encore les bâtiments se cassèrent et tous furent poussés vers le St-Laurent. Là, plusieurs sombrèrent ; le Castor, le Boston, et un des curemoles disparurent complètement.

Le Napoléon fut coulé, le Montréal, l’Arabian, le Yamaska et plusieurs autres bâtiments furent précipités dans le St-Laurent à travers la glace.

Une foule nombreuse couvrait les quais, et les cris se mêlaient au craquement des amarres et des bâtiments broyés. Le vapeur Unity a aussi sombré.

Il est impossible de calculer les dommages causés jusqu’à présent ; jamais pareille débâcle n’a eu lieu ici, et on ne la prévoyait pas ; il est impossible de dire si les suites n’en seront pas encore plus désastreuses. On peut évaluer les dommages à quelques centaines de mille piastres et Dieu seul sait ce que la nuit nous réserve. Nous donnons ces détails à la hâte, et au moment où c’est écrit, on n’est pas sans inquiétude sur ce qui doit arriver.

Malgré ces ravages, nous avons du moins la consolation de dire qu’aucune vie n’a été perdue, bien qu’il y ait eu, comme toujours, dans des cas pareils, beaucoup d’imprudences commises. Seulement un nommé Lemay a été blessé par une chaîne qui s’est cassée, mais on espère que la victime de cet accident n’est pas en danger de perdre la vie.

P.S. — La nuit est très noire ; la débâcle continue ses ravages. La pluie tombe par torrent et une brume épaisse empêche de voir. On entend le bruit sourd et le fracas de la glace qui passe avec une rapidité extraordinaire et entraîne tout sur son passage.

« Le Cultivateur » et le « St-Pierre » sont coulés, le « Victoria » a été emporté avec les autres dans le St-Laurent. Un grand nombre de petits bâtiments sont littéralement broyés. Pour comble de malheur on rapporte que deux hommes et un enfant se sont noyés. On entend les cris des hommes à bord des bâtiments entraînés dans le St-Laurent. La nuit a un aspect sinistre. Que Dieu ait pitié de nous !

Si le 19 avril 1862, aucune vie ne fut perdue, il n’en fut pas ainsi lors de la journée néfaste du 8 avril 1865, anniversaire de la débâcle, tel que racontée par le même témoin oculaire.