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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/15

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Et, depuis quelques mois, il abusait étrangement des alcools au grand désespoir de Julie, dont le malheur subit devenait intolérable.

De là l’explication de la visite inattendue de Julie chez son vieil ami et protecteur, le curé de Sorel.

Elle venait lui confier sa peine ; elle sentait que les bonnes paroles qu’elle recueillerait de son père adoptif, seraient, pour son âme endolorie, ce qu’avaient été, autrefois, les toniques pour son corps malade. Aussi, trois jours après son arrivée au presbytère, elle résolut de s’en ouvrir complètement et, abordant le curé avec sa grâce habituelle, à laquelle rien ne résistait, elle lui dit : — Cher père, j’irai tout à l’heure vous surprendre à votre office, ayant à causer particulièrement avec vous. C’est bien, mon enfant, tu seras la bienvenue et je me réjouis d’avance du bonheur que me procurera ta présence, rétorqua l’excellent homme.

Nous avons dit que le gendre du père Gabriel D… devait repartir le lendemain au petit jour, ce qu’il fit en effet. La traverse entre Sorel et Berthier était impraticable et comme l’eau avait beaucoup monté durant la nuit, force fut au gendre du père Gabriel D… d’éviter le trajet par la Baie de Lavallière et suivre la côte. Le retour lui prit deux longues journées, en sorte que les quatre louis (4 £) payés, n’étaient pas du boodlage ! et ce n’est qu’à grande peine qu’il put traverser vis-à-vis Yamachiche. Pas besoin de dire que le père Gabriel était dans les transes et ajoutons en l’honneur de sa mémoire qu’il était moins inquiet de la belle dame que de son attelage.

La débâcle ! la débâcle ! avait dit le bonhomme à la belle dame, était à redouter, et il la redoutait avec raison. Enfin, ce, fut avec un bonheur accompli que le père Gabriel revit son gendre, car deux heures après l’arrivée, la glace se mettait en mouvement vis-à-vis Trois-Rivières.

La même chose s’accomplissait à Sorel.

Au moment où Julie se proposait de s’ouvrir à son vieil ami, trois petits coups discrets, mais précipités, se faisaient entendre à la porte de l’appartement où ils se trouvaient réunis.

Entrez, dit le curé, et alors apparut la binette du père Antoine, cumulant les fonctions de bedeau et d’homme de peine.

— Ah ! M. le curé ! s’écria-t-il, vite ! vite ! là, on se neye !… la glace marche et on a peur qu’elle emporte les maisons du Colonel H… et l’auberge du père G… les deux seules bâtisses en bois qu’il y avait alors sur la rue longeant le Richelieu. Le père Antoine était surtout en peine pour l’auberge, car c’était là qu’il dégustait son verre de rhum au moins trois fois par jour, à part le résidu des burettes qu’il asséchait consciencieusement à la sacristie, ce dont, du reste, son nez rouge, bourgeonné, faisait preuve, au point que les Sorelois disaient que le bonhomme avait pour nez une roupie de coq-d’inde… Mais ajoutons pour ne pas offenser les mânes du père Antoine, que le vieux docteur de Laterrière, un type de ce temps jadis… parlant des gens de Sorel d’alors, dans ses mémoires imprimés seulement pour la famille et que nous avons eu l’avantage de lire, il y a quelques années, disait, que ça n’est qu’au Portugal qu’il avait rencontré des gens usant d’un pareil langage imagé et ressemblant aux Sorelois… d’alors, bien entendu. Quoi qu’il en soit, le récit du commencement de la débâcle, que fit le père Antoine au curé, alarma ce dernier, car la brunante commençait, et la présence du bon curé était pour les gens de Sorel toujours indispensable, surtout là où il pouvait y avoir danger soit pour la vie ou la propriété.