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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/13

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Mais singulièrement, elle n’en fit rien et, explique qui pourra la nature féminine, elle ne dit pas un mot de tout cela à Mathilde, ni même au curé. Était-ce curiosité, pour la suite de l’aventure, à la façon des filles d’Ève ? ou timidité ? Le lecteur ou plutôt notre aimable lectrice en jugera. En tous cas, son tort, à notre avis, fut, à part le silence absolu qu’elle garda vis-à-vis de tous, le soin qu’elle prit de serrer ce billet doux, et les autres pièces de notre vieil amoureux au même endroit où elle avait mis le manuscrit de la traduction du barde Irlandais si galamment remis par le vieil amoureux, c’est-à-dire dans une jolie cassette, au fond de sa valise, la susdite cassette contenant les lettres de son fiancé. On verra plus tard, les déplorables conséquences de cette démarche enfantine pour ne pas dire inexplicable sous les circonstances.

VII

Le mariage de Julie avait eu lieu à l’inénarrable surprise du docteur, soit qu’aveuglé par son fol amour, il ne se doutât de rien, soit qu’on lui eût caché soigneusement à dessein ou autrement les relations de Julie avec son fiancé, lesquelles du reste ne se manifestèrent à Sorel, ouvertement, que quelques jours avant le mariage, par la présence du fiancé.

On conçoit l’immense désespoir que ce fait accompli jeta dans l’âme tourmentée du vieil amoureux. Dès qu’il eût la certitude de son bonheur anticipé perdu, il s’absenta durant plusieurs jours, en donnant pour prétexte à son vieil ami le curé qu’il allait assister aux conférences retentissantes que son frère l’abbé*** donnait alors à Québec ; et, même à son retour, il fut plusieurs jours sans aller au presbytère : il ne visitait que rarement son vieil ami et puis il cessa définitivement d’aller au presbytère, ce qui donnait au vieillard perspicace beaucoup à réfléchir, tout en étant du reste, aussi réticent, au sujet de Julie, que l’était notre ex ou plutôt notre amoureux toujours de plus en plus tourmenté.

Va sans dire que la lune de miel de Julie fut ce qu’elle devait être. Elle avait épousé un jeune homme appartenant à l’une de nos premières familles, bien doué sous tous les rapports au moral comme au physique, et singulièrement, par rapport à ce récit, son mari était aussi un médecin de talent et possédant déjà une bonne clientèle, ce qui, du reste, importait peu, car il était riche et pratiquait en amateur, sans toutefois négliger la clientèle qui affluait, l’autre médecin de la même paroisse de *** se faisant vieux.

VIII

Un jour néfaste, plusieurs mois après leur mariage, le mari de Julie, en l’absence de cette dernière, en fouillant dans un meuble pour chercher un objet quelconque qui lui manquait, mit la main sur la jolie cassette dont nous avons parlé, renfermant la correspondance amoureuse de Julie. Elle était fermée à clef, ce qui surprit un peu le mari de Julie et plutôt par ce sentiment de curiosité transmis autant, avouons-le pour une fois, en part égale, par Ève et Adam à leurs descendants, qu’autre chose, avec toutefois la pensée secrète de faire une bonne niche à sa jeune femme, il força la serrure et éclata d’un rire joyeux en reconnaissant ses épîtres amoureuses soigneusement arrangées et attachées, mais son sourire devint