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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/11

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la douleur, et les derniers accents de sa voix vont porter dans les échos les plus lointains les mots que le Seigneur entendra Irlande !… Irlande ! Que Dieu te protège. »

La déclamation de cet enthousiaste effluve patriotique fut faite d’une voix apparemment gonflée par le patriotisme. Tout observateur attentif aurait remarqué, comme nous le faisons en ce moment, que les accents dans la voix émue de notre médecin étaient plutôt à la présence de Julie qu’à l’effusion poétique dont il se faisait l’écho intéressant et intéressé. Pour être véridique, disons que tel était le cas : nous n’en donnerons que trop, hélas ! dans le cours de ce récit, des preuves lamentables… Et il y avait, certes, trop d’avantageuses similitudes entre l’amour de la patrie et d’une jolie fille, pour que notre vert galant ne songeât pas à en profiter.

Il suffit de constater, pour le moment, que notre amoureux car il l’était devenu d’une façon aussi ridicule que véritable, pour qui aurait vu ses agissements dans l’intimité… remit le manuscrit à Julie en lui disant, galamment, qu’il l’avait copié à son intention, la jeune fille acceptant, du reste, gracieusement et sans arrière-pensée, le papier tout parfumé, s’il vous plaît…

Nous l’avons dit, notre héroïne était belle, de ces beautés attrayantes et sympathiques à tous, dont sont douées, disons-le, en l’honneur national, la plupart de nos jeunes Cauadiennes-françaises, mais elle était faible de santé, ainsi que nous l’avons constaté ; notre médecin devenu amoureux, dissimulé par calcul, n’en était pas moins expert dans son art ; vieux garçon, il avait consacré ses veillées à l’étude de sa belle profession, facilitée, du reste, par une nombreuse clientèle, joignant ainsi la théorie à la pratique. Mais comme on n’est jamais sans défaut, il calmait ou plutôt débrouillait les ennuis de sa vie sédentaire par un usage peu modéré de l’opium, ce qui explique, en partie, ses lubies amoureuses. Les soins attentifs qu’il donnait, comme médecin, à la jeune fille, contribuèrent à ramener la vigueur, en utilisant scientifiquement et avec à propos, la sève de la jeunesse. Il se flattait, le malheureux, de posséder un jour ce trésor vivant, ignorant alors que cette Julie était fiancée, ce dont du reste, pour un motif ou pour un autre, le bon curé et la discrète jeune fille ne parlaient pas.

Ce qui prouverait, au-delà de tout doute, que le cœur de notre vieux garçon était incendié, sans espoir de sauvetage, est le fait suivant :

Quelques jours seulement après l’épisode que nous venons de raconter, il remit, fort discrètement, à notre héroïne, mais avec un embarras visible, et qui aurait pu mettre sur ses gardes tout autre qu’une naïve enfant comme l’était Julie, un papier ciré et tout parfumé, portant l’adresse de cette dernière, et il se retira si abruptement que notre héroïne en fut un peu énervée.

Elle déplia ce papier et lut avec stupeur ce que notre poète national qualifierait, non sans raison, de rhapsodie et, venant de notre vieux garçon, nous n’hésitons à ajouter de rhapsodie abominable, si tant est que le ridicule ainsi affiché puisse être du domaine de l’abomination !

Du reste, nous laissons le lecteur juge du chef-d’œuvre d’amoureux que nous reproduisons, pour l’expiation des vieillards tentés de le devenir…

Le voici !… et nous garantissons aux lecteurs l’authenticité de la