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Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/10

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et froid la lèpre de sa misère. Et lorsque oubliant, tes crimes et tes cruautés, elle essayait de te donner un nom d’amour, tu lui as répondu par des paroles de haine, tu as ajouté de longs et pesants anneaux à la chaîne en fer dont tu avais chargé ses membres brisés par la torture ; tu as été insensible à ses infortunes dont le récit fait pleurer les nations les plus éloignées, et, riant comme Satan au milieu du luxe qui t’environne, tu as demandé de l’or !… de l’or pour tes nobles seigneurs, pour ces fiers représentants dont la conscience a un prix comme des épines de l’Inde, de l’or pour toi qui vieillis et trembles sur un monceau d’or !

« Vois-tu Albion, tu seras renversée de ton char comme l’impie Antiochus ; tu seras battue de verge comme Eliodore, tu pleureras solitaire au milieu des mers comme Vénus qui a été grande et cruelle comme toi. Le Seigneur prendra pitié des malheureux que tu as faits, le vent de la colère suprême soufflera sur toi et dissipera tes flottes, il remplira ton sein d’une mystérieuse terreur ; ta voix impérieuse deviendra plus impuissante que le souffle léger du vent qui soulève à peine les pétales flétris des fleurs de l’églantier. Et nul ne te plaindra ; nulle prière ne s’élèvera pour toi vers le ciel irrité ; et une voix inflexible te poursuivra partout dans tes jours sans soleil, dans tes nuits brumeuses, en criant par le monde ! Albion ! qu’as-tu fait de ta sœur la noble Érin !

« Pardon, pardon, Seigneur ! Si ces paroles amères sortent de la bouche du poëte comme les flots irrités des torrents qui vont grossir les eaux du Shannon, c’est qu’il aime tendrement sa mère et que sa mère a tant pleuré… C’est que la plainte ne console pas le cœur qui souffre… c’est qu’il est des misères trop grandes pour les créatures. Mais pourquoi douter, ô mon Dieu ! de ta justice et de ta bonté ? tu ne pardonneras qu’à ceux qui pardonnent…

« Eh bien ! qu’Albion prospère, mais que Erin soit libre !

« Oh ! tu pardonneras, Seigneur, si une voix Irlandaise crie vers toi, Dieu sauve l’Angleterre ! Notre père, qui êtes dans les cieux, prenez pitié de l’Irlande Catholique et résignée ! Que ses larmes et ses misères soient mises dans la balance de votre justice et que des jours sans orages descendent sur ses collines !

« Et maintenant, Ô mère des saints et des héros, mon Irlande bien-aimée, ton poète, qui chante dans l’ombre de la nuit ta colère et tes espérances, te demande aux échos des grèves du Canada ; viens le visiter dans ses songes d’avenir, viens comme une apparition bienfaisante réaliser la pensée d’amour et de dévouement. Oh ! n’est-ce pas toi, ma mère, qui, agenouillée sur le rivage, prie le Seigneur, ton Dieu, pour tes tristes enfants ! n’est-ce pas toi dont les mains chargées de chaînes pressent sur tes lèvres et sur ton cœur la croix du Sauveur ? Salut, ma noble mère ! Oh ! que tu es belle encore, mon amour, dans ta douleur sublime ! Quelle vive et sainte espérance brille dans tes yeux bleus qui cherchent dans le ciel un refuge pour la misère ! La brise soulève ta longue chevelure et les vagues expirantes de l’océan viennent mouiller les plis de ta blanche robe.

« Une sainte et ravissante harmonie t’environne, car le malheur est sacré ! la pâleur de ton front atteste tes longues souffrances…… mais quel délicieux sourire vient embellir tes lèvres ! Ne sont-ce point les mélodieuses paroles d’un hymne d’espérance que d’une voix attendrie tu mêles aux accords de ma harpe jusqu’au moment où le soleil, descendant sur ces grèves désolés, finit le songe du poète, et alors tout disparaît hélas ! excepté