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Page:Barrot - Mémoires posthumes, tome 1.djvu/44

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de serment devant la Cour impériale de Paris date de 1811.

Ce fut alors que commença pour moi la jeunesse, cet âge des passions, de l’inexpérience et des désirs impatients. Quelques succès dans nos conférences de jeunes avocats, quelques plaidoyers heureux en cours d’assises pour de pauvres diables que les magistrats nous livraient afin de faire sur eux nos premières expériences, experirnenta in anima vili, firent dire que j’avais quelques-unes des conditions essentielles à l’avocat.

Je me souviens que, chargé de plaider pour un vagabond accusé d’avoir volé la nuit et avec effraction quelque volaille dans une ferme, j’allai, comme d’usage, visiter mon client à la Conciergerie. Ses haillons, sa barbe inculte donnaient à ce malheureux un aspect si repoussant que je ne pus m’empècher de lui dire « Vous êtes condamné d’avance, soyez-en certain, si vous vous présentez demain dans cet état devant le jury. Que faut-il donc faire, monsieur l’avocat ? —Parbleu, vous laver, et surtout vous faire faire la barbe. Mais je n’ai pas de quoi ! Qu’à cela ne tienne. Voilà pour la barbe ; » et je lui remis une petite pièce de monnaie dans la main.

Le lendemain, mon client était tout autre ; il ressemblait presque à un honnête homme, aussi fut-il acquitté et certainement le rasoir du barbier avait eu autant de part dans cet acquittement que ma jeune éloquence.

De pareilles causes pouvaient me faire honneur, mais ne me rapportaient aucun profit. Mon père n’avait guère alors d’autre revenu que son traitement de dix mille francs du Corps législatif et trois ou quatre mille francs d’une place qu’il avait acceptée dans les bureaux de son ancien collègue, M. Pelet de la Lozère. Il avait six enfants, était obligé à une certaine repré-