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Page:Barrès - La Colline inspirée, 1913.djvu/39

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meura seule pour tenir tête à ces bandits. L’un d’eux lui appliqua le canon de son fusil sur la gorge. « Tu n’oserais pas ! » cria-t-elle, et le brigand se trouva désarmé. Mais ils brisèrent tout, burent, mangèrent, pillèrent et sortirent enfin en hurlant : « Vive la Liberté ! Vive la Raison ! » Car il faut vous dire que la Raison, c’était leur déesse.

Le bonhomme leur racontait encore l’installation de l’Arbre de la Liberté sur la place de l’église. C’était un beau peuplier, qu’on était allé chercher dans la prairie communale. Il fallait le baptiser :

— On prit un de vos parents malgré ses résistances. Les sans-culottes lui passèrent au côté l’écharpe tricolore et lui appliquèrent avec violence la tête contre le peuplier, tellement que le sang jaillit. Ce sang de chrétien, ils l’offrirent à leur déesse Raison, et soudain, pris de délire, se formèrent en rond, hommes, femmes et enfants, chantant, criant des couplets en l’honneur de leur déesse. Puis le curé assermenté (qu’il soit maudit, l’apostat !) vint asperger le peuplier d’eau soi-disant bénite. Et pendant ce temps, mes petits, que faisaient vos bons parents ? Ils priaient et se tenaient la face contre terre, pour ne pas voir le loup-garou opérer ses profanations.