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Page:Barrès - La Colline inspirée, 1913.djvu/207

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Ces chants émurent vivement Thérèse, et son émotion apparut aussitôt sur son visage qui ne cachait rien de ce qui se passait dans son cœur. Piquée de jalousie, Lazarine, qui n’avait pas été du voyage de Tilly, osa interrompre l’Organe pour lui dire que ses chants étaient bien tristes et lui demander quelque chose de plus gai.

L’Organe en fut saisi au point qu’il tomba dans un discours extatique :

— Lazare, on ne saurait être impunément facétieux et léger dans une terre désolée. Le cœur peut éclater en sanglots sur une ruine sacrée, mais il ne peut se livrer à une complaisante allégresse. Chanter gaiement à Sion ! Chanter avec des femmes qui sont forcées de peser de tous leurs membres délicats sur le tranchant du fer, seul moyen mis en leur pouvoir pour contraindre le sein de la terre à leur fournir la nourriture ! chanter avec un cœur heureux devant des spoliés et des honnis ! Non, Lazare ! Notre chant ne peut être qu’une cordiale tentative d’engourdir des douleurs ou des souvenirs. De la gaîté, Lazare ! il nous faudrait plutôt un thrène où chacun de nos frères et sœurs dispersés apportât sa note de douleur et d’espérance. Il nous faudrait des paroles d’ouragan ou de tempête,