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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/304

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pour des terrains vagues. Dans les masures pullulaient les marchands d’oiseaux, les brocanteurs et les cabarets borgnes ; dans les terrains vagues les escamoteurs et les arracheurs de dents, les marchands d’orviétan et les tondeurs de chiens ; un peu partout les gueux à la Callot. En dépit du poste de police dont la lanterne rouge se balançait au vent, c’était une grande cour des Miracles, un lieu fait exprès pour les enfants et pour Gérard de Nerval. Celui-ci loua au Carrousel, en tiers avec Arsène Houssaye et le peintre Camille Rogier, un appartement niché dans le salon d’un vieil hôtel. Théophile Gautier vivait le jour avec eux. Ils abattirent les cloisons et se trouvèrent possesseurs d’une vaste pièce « aux boiseries tarabiscotées et ornées de rocaille, aux glaces d’un cristal louche surmontées d’impostes, aux étroites fenêtres vitrées de petits carreaux à la mode de l’autre siècle[1] », et donnant d’un côté sur des terrains vagues, des arbres et la grande galerie du Louvre, de l’autre sur l’impasse du Doyenné. Ils s’y organisèrent une existence inspirée du Pré-aux-Clercs.

« Nous étions jeunes, racontait plus tard Gérard de Nerval, toujours gais, quelquefois riches. » Ces derniers mots marquent la différence essentielle entre la bohème romantique et celle de Murger. La première pouvait se permettre des goûts plus raffinés. Il ne lui était pas interdit d’avoir des besoins esthétiques, et elle se piquait même de grandes exigences sous ce rapport. Les tournures minables des Schaunard et des Colline y auraient choqué les yeux, leurs expédients de besogneux auraient semblé par trop inélégants. Ils étaient un certain nombre, parmi cette jeunesse de 1830 rayonnante d’esprit et de talent, qui gagnaient le

  1. Théophile Gautier, Notice.