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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/302

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Le lendemain, il eut « la faiblesse » de se faire mettre dans une chambre payante, et fut émerveillé de la paix qu’il y rencontra. Les attentions du gouvernement de Louis-Philippe pour les détenus politiques avaient donné à « la pistole » une physionomie d’hôtel de famille. On ne se serait pas permis d’imposer à un légitimiste le voisinage d’un bonapartiste, ou à un républicain unitaire celui d’un républicain fédéraliste ; les chambrées étaient assorties d’après les opinions et les nuances d’opinions, aussi n’entendait-on jamais un mot plus haut que l’autre. Les différents partis fraternisaient au promenoir sans que les gros bonnets eussent à se garer de familiarités déplacées, car il n’était pas question d’égalité parmi ces révolutionnaires idylliques ; chacun gardait son rang : — « Mes anciens camarades de dortoir y étaient si accoutumés, qu’à partir du moment où je fus logé à la pistole, aucun d’entre eux n’osa plus m’adresser la parole ; de même, on ne voyait presque jamais un républicain en redingote se promener ou causer familièrement avec un républicain en veste. » On s’invitait à dîner entre gens du même monde, et il faisait bon alors avoir des amis dans la droite. Le parti légitimiste nourrissait libéralement ses défenseurs. Des montagnes de pâtés, de volailles et de bouteilles s’amoncelaient tous les matins au parloir, et la plèbe monarchiste n’était pas oubliée dans la distribution. Certains « Suisses arrêtés en Vendée » tenaient table ouverte, et eux-mêmes « restaient à table toute la journée et sous la table toute la nuit » :


Toujours, par quelque bout, le festin recommence.



Ils avaient trouvé à Sainte-Pélagie leur abbaye de Thélème.