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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/254

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sent autour de Poe. Il n’y a plus de répit, plus d’épisode rafraîchissant.


VIII

Il vécut dans une retraite farouche les premiers temps de son veuvage. Il marchait beaucoup, rêvait beaucoup et ne buvait que de l’eau ; mais il était trop tard pour fuir la catastrophe finale. Depuis longtemps, il suffisait d’un verre d’une boisson forte pour lui donner la fièvre, le délire et des souffrances aiguës. Une agitation maladive le chassait de nuit hors de la maison, par les plus grands froids, enveloppé dans le manteau militaire et cramponné à la tante Clemm, qui faisait les cent pas avec lui jusqu’à ce qu’elle tombât de fatigue. Les rares personnes qui l’approchaient sentaient poindre la démence. Les signes précurseurs du delirium tremens étaient visibles ; ils n’attendaient qu’un accident pour éclater, et il était impossible que l’accident n’arrivât pas.

Au mois de décembre, la pièce de vers intitulée Ulalume parut dans une revue, après avoir été refusée par une autre. Elle raconte l’histoire intérieure d’Edgar Poe durant cette année tragique, et comment il avait failli être infidèle au souvenir de Virginie. La morte avait pourtant triomphé de l’aube d’un sentiment nouveau : « Les cieux, ils étaient de cendre et mornes ; les feuilles, elles étaient crispées et desséchées ; elles étaient flétries et desséchées. C’était la nuit, dans l’Octobre solitaire d’une année qui, pour moi, n’a plus de place dans le temps. C’était tout près du lac brumeux d’Auber, dans l’humide région de Weir ; — c’était le long de l’étang fangeux d’Auber, dans les bois de Weir, hantés par les goules.