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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/248

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de la tante Clemm ne sauvaient plus de la famine. Il avait perdu jusqu’aux chimères qui avaient été son refuge et son soutien. Edgar Poe avait toujours rêvé d’avoir un journal à lui, un journal qui serait son bien et sa chose et lui apporterait la fortune avec l’indépendance, et il l’eut un jour, en 1845, par un hasard imprévu, mais ce ne fut que pour voir cette dernière branche de salut se rompre entre ses mains ; son journal ne vécut que deux mois. Enfin, effondrement suprême, Virginie succombait au mal qui la minait. Ses beaux yeux brillaient de fièvre, son teint si pur était d’une pâleur de lis : « Elle n’avait plus l’air de ce monde », dit un témoin. Edgar Poe s’était obstiné longtemps à espérer contre toute espérance. Virginie était son bonheur ; les besoins de Virginie étaient son courage, sa raison de ne pas se laisser abattre. Pour elle, il se forçait à sourire ; pour elle, il devenait expansif et tendre. Au mois de juin 1846 — ils habitaient les environs de New York, — une circonstance inattendue le contraignit à passer la nuit en ville. De peur que Virginie ne s’inquiétât, il lui dépêcha le billet que voici :

« (12 juin.) Mon cher cœur, — ma chère Virginie, — notre mère vous expliquera pourquoi je reste loin de vous cette nuit. L’entrevue qu’on me promet aura pour résultat, j’en ai toute confiance, quelque bien substantiel. — Pour l’amour de vous, ma chérie, et pour celui de notre mère — conservez un cœur plein d’espoir et ayez encore un peu confiance. Lors de mon dernier grand désappointement, j’aurais perdu tout courage si ce n’eût été pour vous, — chère petite femme adorée. Vous êtes à présent mon plus grand, mon seul stimulant, dans mes batailles avec cette existence ingrate, pénible et antipathique.