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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/18

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avait un abîme entre lui et la société, et qu’il ne lui restait d’autre parti à prendre que de faire bande à part. À dix-neuf ans, il écrivait à son ami Hippel : « Je reviens d’une petite fête à laquelle on m’avait invité. J’y ai été bavard, profond avec les gens âgés — galant avec les dames, — et, au fond, aussi seul que si j’avais été dans un désert. » Il dit au même correspondant dans une autre lettre : « Je n’ai jamais vécu aussi isolé, aussi à part de tous. Celui-là seul m’adresse la parole qui vient me chercher tout exprès, et je lui sacrifie alors dix minutes, après quoi : un point. Je crois qu’une personne ne s’y connaissant pas pourrait voir là dedans un peu d’anthropophobie, mais il se tromperait complètement. J’aime toujours les hommes autant qu’auparavant. » Il les aimait à condition de n’être tenu à rien vis-à-vis d’eux, ni retenu en rien, de peur de devenir aussi un philistin, lui que la nature avait créé pour de plus hautes destinées. Hoffmann était à point pour le satanisme esthétique, auquel conduit en littérature l’esprit de révolte du romantisme. Qu’est-ce, disait-il, qu’un philistin ? « C’est un chat qui ne bouge de derrière le poêle, où il se sent en sûreté, parce que les toits lui donnent le vertige. » Rousseau lui avait montré le chemin des toits, et il rongeait son frein, d’impatience de ne pouvoir s’y élancer. Il prenait en haine les personnes de sa famille qui, par un zèle mal entendu, fermaient la porte menant aux gouttières : « Dieu sait, écrivait-il à Hippel, quel hasard ou, plutôt, quel bizarre caprice du sort m’a placé ici, dans cette maison ! Le noir et le blanc ne peuvent pas être plus contraires que moi et ma famille. — Mon Dieu, quelles gens ! — J’avoue volontiers que bien des choses, chez moi, peuvent paraître passablement excentriques. — Mais aussi, pas la moindre indulgence. — Le gros sire, trop usé pour ma plaisanterie,