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Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/106

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Kant et Schelling étaient relégués sur leur rayon : il ne les comprenait plus. Tout travail était « odieux à son cœur », tout effort d’attention impossible à son cerveau. C’était presque de l’imbécillité, sauf sur un point, un seul : son sens moral ne fut jamais obscurci. Il vit toujours très nettement ce qu’il aurait fallu faire ou ne pas faire, bien que cela n’eût plus aucune influence sur sa conduite. La conscience avait gardé son activité, elle avait même redoublé d’acuité ; la volonté, supplice effroyable, était devenue inerte ; elle était anéantie, annulée. Quincey se compare, pendant cette descente aux enfers, à un paralytique qui voit entrer les assassins de ceux qu’il aime et ne peut faire un mouvement pour les secourir. Des angoisses impossibles à décrire le déchirent : « Il donnerait sa vie pour pouvoir se lever et marcher » ; mais il ne bouge pas, ne bougera pas, ne fera même pas un effort pour bouger.

Autour de lui, son bonheur s’écroulait. Sa petite fortune avait fondu, par générosité d’abord — il avait donné 300 livres sterling, anonymement, à Coleridge, — et puis par désordre et incurie ; il n’était plus en état d’écrire une lettre ni de s’occuper d’une affaire. La misère était entrée dans la maison, et les enfants arrivaient. Quincey les voyait pâtir, il voyait sa femme s’épuiser, et son cœur saignait, mais il était le paralytique qui ne peut pas.

Il n’était plus question de « béatitudes » pour compenser ces tortures et cette dégradation. L’opium avait perdu ses vertus « divines ». Plus de « débauches intellectuelles », plus de voluptés inédites ; rien qu’une torpeur stupide et d’horribles tourments. Éveillé, les hallucinations l’obsédaient ; endormi, il avait des rêves terrifiants : « La nuit, quand j’étais éveillé dans mon lit, d’interminables, pompeuses et funèbres proces-