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Page:Barbey d’Aurevilly - Un prêtre marié, Lemerre, 1881, tome 1.djvu/9

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jeune fille, qui sortait de tous ces tons gris, comme une étoile sort d’une vapeur, était un de ces visages qui nous brisent le cœur de ne pouvoir sortir de leur cadre ! Elle était belle et avait l’air malheureux, mais c’était d’une beauté et d’un tel malheur, qu’on se disait : « C’est impossible ! ce n’est pas la vie ! cette tête-là n’a jamais vécu ailleurs que dans ce médaillon. C’est la pensée d’un génie, cruel et charmant, mais ce n’est qu’une pensée ! »

Et de fait, pour mieux montrer sans doute que cette jeune fille n’était qu’une chimère, sortie d’un pinceau idolâtre, l’étonnant rêveur, qui l’avait inventée, n’avait attaché aux diaphanes épaules qui soutenaient un frêle cou de fleur qu’une robe sans date, de tous les temps et de tous les pays — et comme si ce n’était pas assez encore, il avait accompli sur elle toute sa fantaisie, une fantaisie étrange et presque sauvage, en lui traversant le front d’un ruban rouge très large, qu’aucune femme assurément n’aurait jamais voulu porter, et qui, passant tout près des yeux, donnait une expression unique à ces deux yeux immenses ; le croirait-on ? navrés et pourtant suaves ! Je ne puis dire le charme incompréhensible de tout cela. On m’appellerait fou. Ce ne serait pas une idée neuve !

— Si un simple portrait agit sur vous