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Page:Barbey d’Aurevilly - Un prêtre marié, Lemerre, 1881, tome 1.djvu/32

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zième de ses fils, le moins beau, le moins fort et celui de tous qui devait donner le moins d’orgueil à son cœur de paysan.

Jean Sombreval n’avait, lui, de paysan que la race et les apparences extérieures, mais c’était une âme d’un autre ordre que celle de son père. Il appartenait à cette espèce d’organisation que Tacite, dont le mépris a tout simplifié et qui ne voit dans le monde que des maîtres et des esclaves, appelle les âmes faites pour commander.

Or, le commandement sur les deux bœufs de la charrue de son père ; le pouvoir même absolu sur ce champ de quelques arpents qu’il pouvait tourner et retourner entre ses quatre haies ; sur ce petit clos de Sombreval dans lequel devait s’enclore toute sa destinée, ne parurent pas à Jean Gourgue, lorsqu’il put penser, un empire suffisant pour l’ampleur de son désir ou de sa puissance. Aussi, à peine eut-il douze ans, qu’il supplia, à deux genoux, son père de le laisser aller aux écoles.

Le bonhomme hésita longtemps. Il aimait la terre de cet amour profond qu’ont pour elle ceux qui la labourent, qui entr’ouvrent à toute heure son sein maternel. Il ne lui duisait pas, — disait-il, — de faire un clerc du seul fils qui lui restât et pût lui donner de cette graine à garçons qui avait levé sur son sillon, pour y