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Page:Barbey d’Aurevilly - Un prêtre marié, Lemerre, 1881, tome 1.djvu/26

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homme qui passait au bord était aisé. Y tomber, plus facile encore. Avant mon âge de douze ans, j’en avais vu déjà retirer bien des cadavres…

Dans ces campagnes isolées, on en jasait trois jours, et puis on n’en parlait plus. Seulement qui expliquerait une telle apathie, — tragique aussi, n’était l’immobilité du caractère normand, indifférent à tout, quand le gain n’est pas au bout de l’effort qu’il doit faire et qui se soucie de la vie pour la vie, comme d’un pot de cidre vidé ?

Ces morts dans l’étang du Quesnay ne firent jamais élever entre la pièce d’eau et la route, soit par le fermier du château, soit par l’administration de la paroisse, un pauvre bout de mur, en pierres sèches, qui eût à peine demandé une journée d’ouvrage, ni même la simple gaule sur deux fourches, piquées en terre, — le parapet des temps primitifs.

J’ai dit : le fermier, car les maîtres depuis longtemps ne vivaient plus au Quesnay. « Ils n’y tenaient plus leurs assises », ainsi que le disait ma vieille bonne, Jeanne Roussel, — une vraie rhapsode populaire, — à laquelle je dois, après Dieu, le peu de poésie qui ait jamais chauffé ma cervelle ; — et le mot de la vieille rhapsode peignait bien, dans sa solennité antique, le train de châtelain que les seigneurs du