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Page:Barbey d’Aurevilly - Un prêtre marié, Lemerre, 1881, tome 1.djvu/192

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bord de la table à tout le monde. « Allons, la grande fille, — fit-il nonchalamment, — dis-moi ce que tu vois dans les lignes de cette main. » Et il me la tendit, moitié risée, moitié bravade, comme s’il m’avait mise à pis faire[1] de l’épouvanter.

C’était une grande et forte main, mais bien moulée, que je sens encore dans la mienne, quand j’y pense, et qui ressemblait à celle-là qu’on avait trouvée un matin toute fraîchement coupée dans les carrières de Carpiquet… Ce qui avait fait bien du train et du boulvari[2] dans le pays, mais un train inutile… on n’a jamais su à qui cette main appartenait.

Je la pris. Mes cheveux se grigèrent[3] à mes tempes. Le Démon m’injecta sa clarté. « J’y vois du sang ! — fis-je, poussée à dire. — C’est bien ! répliqua-t-il, fier comme un Artaban. Du sang ! c’est ce qui gante le mieux la main d’un soldat. — Mais du sang mal versé, repris-je. J’y vois de l’eau aussi, de l’eau qui coule dessus, s’y mêle et ne peut l’effacer. — Sont-ce les larmes de ma maîtresse ? fit-il alors d’un ton d’avantageux plein d’arrogance. — Les larmes des femmes ne tuent pas les hommes,

  1. Au défi.
  2. Bouleversement.
  3. Hérissèrent.