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Page:Barbey d’Aurevilly - Un prêtre marié, Lemerre, 1881, tome 1.djvu/17

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— Eh bien ! reprit-elle, ce médaillon a fait une fière conquête, ce soir ! — Et toujours moqueuse, elle se prit, dès qu’il fut assis sur le balcon, à lui raconter, avec toutes les nuances chatoyantes d’un dépit qui le fit sourire, la préoccupation qui m’asservissait toujours, quand je retrouvais, embusqué dans les dentelles de son corsage, le chaste médaillon qui m’effaçait jusqu’au sein splendide sur lequel il était posé…

Mais Rollon Langrune était trop poète pour s’étonner de ce qui lui semblait, à elle, une insolence et peut-être une dépravation. Et, d’ailleurs, elle n’était pas trop en droit de se moquer de moi, comme vous allez le voir. C’était Rollon, — ils me le dirent bientôt, — qui, aux bains de Tréport, je crois, où elle l’avait rencontré une année, lui avait donné ce médaillon, lequel lui avait inspiré à la première vue l’espèce d’ensorcelant caprice dont j’étais victime à mon tour. Pour tous ceux qui l’apercevaient, en effet, ce portrait était une émotion et un événement. On ne l’oubliait plus.

Rollon, avant nous, l’avait éprouvé comme nous deux, et s’il ne l’avait pas refusé aux désirs très vifs et très éloquents de madame de… c’est qu’il était poète, et que les poètes peuvent très bien ne tenir à rien, comme les moines. N’ont-ils pas tout ? La rêverie des poètes est pour eux une réalité profonde, bien plus