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Page:Barbey d’Aurevilly - Un prêtre marié, Lemerre, 1881, tome 1.djvu/168

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brusquerie cordiale qui passait quelquefois sur les lèvres sévères de cet homme aux pensées farouches, et qui ressemblait à ce rayon de miel sauvage que les abeilles déposèrent dans la gueule du lion de Samson.

— En effet, il est grandement changé ! fit-elle tristement ; — mais comme si elle eût répondu à sa propre pensée bien plus qu’à celui qui venait de parler, car ses yeux ne se détournèrent pas de la direction qu’ils avaient prise dès qu’elle les avait aperçus. Elle les avait fixés et concentrés sur Calixte, posée à l’extrémité de la barque comme une figure aérienne. Justement le soleil venait de tomber derrière un massif d’osiers et de saules.

Balayé de sa poussière d’or, l’étang avait repris ses tons glauques. Son reflet, mêlé à celui des arbres des rives, ombrait la pâleur de Calixte de teintes mollement vertes, et lui donnait quelque chose de surnaturel qui aurait agi sur un esprit moins exalté que la Malgaigne.

— C’est donc elle ! fit-elle absorbée. La voilà ! Elle est aussi pâle que les milleloraines du doui[1] des Folles-Eaux. Elle est pâle du crime de son père… Et pourquoi pas, puisqu’elle en doit mourir ? »

Mais en disant ces paroles la voix avait tel-

  1. Courant d’eau, lavoir.