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Page:Barbey d’Aurevilly - Un prêtre marié, Lemerre, 1881, tome 1.djvu/166

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fois, et « devenus gris, disait-elle encore, à force de regarder si longtemps les choses de la vie, » avaient l’égarement et le voile de ces yeux où la préoccupation domine.

Par exception, en ce moment où elle regardait l’étang et la barque, ils venaient de rompre la taie mystérieuse de leur distraction éternelle et ils avaient repris la netteté de leur rayon visuel. Ce jour-là — comme toujours, du reste — le costume de la Malgaigne était des plus simples ; mais elle le relevait par la manière presque majestueuse dont elle savait le porter.

C’était le costume habituel de toutes les femmes âgées en Normandie : la coiffe plate, le juste, le tablier et la bavette, le jupon gaufré, et par-dessus le mantelet de droguet séculaire. Le sien n’était ni blanc ni noir (ces couleurs préférées pour leurs mantelets par les Normandes), mais d’un rouge de brique, moins éclatant que fauve, — la pourpre de la pauvreté.

La Malgaigne était pauvre, — mais, comme Néel l’avait dit, elle n’était pas une mendiante. Elle avait toujours vécu du travail de ses mains, et, pleine de cœur, quoiqu’elle fût sur le bord de sa fosse, elle travaillait encore. On la citait comme la meilleure fileuse au rouet de tout le pays.