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Page:Barbey d’Aurevilly - Un prêtre marié, Lemerre, 1881, tome 1.djvu/165

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Voilà quelle était cette Malgaigne que l’on appelait la GRANDE MALGAIGNE, car elle était plus grande de taille que les autres femmes du pays, qui sont pourtant grandes et puissantes ; et elle se tenait droite comme un mai, malgré l’âge, contre lequel elle semblait se redresser avec énergie. « Je suis de celles-là, — disait-elle souvent, — qui ne s’en vont pas pierre à pierre, comme nos masures, mais qui doivent s’écrouler, d’un coup, comme une tour. »

Elle appartenait à la plus basse classe de ces campagnes, mais on trouvait cependant en elle ce qu’on rencontre parfois encore dans les fondrières du Cotentin, — une dernière goutte, égarée et perdue, du sang des premières races normandes, de ces fiers Iarls scandinaves qui ont tenu et retourné l’antique Neustrie, sous leurs forts becs de cormoran.

Vieux cygne des fiords lointains, avec ses cheveux blancs comme la neige, elle avait, sous ses traits plutôt durcis que flétris par les ans, les restes glacés de cette beauté flave des filles de Norvège qui versaient la cervoise écumante dans ces belles coupes d’ivoire humain, creusées dans le crâne des ennemis. Ses grands traits, vierges des passions qui calcinent le visage des hommes, avaient une placidité toute-puissante.

Mais ses yeux, d’un bleu d’outremer autre-